Un modèle concerté d'application des connaissances pour le changement durable de la pratique

Jennifer Baumbusch, inf. aut., M.Sc., Université de la Colombie-Britannique
Heather McDonald, inf. aut., M.Sc., Université de la Colombie-Britannique
Joan M. Anderson, inf. aut., Ph.D., Université de la Colombie-Britannique
Sheryl Reimer Kirkham, inf. aut., Ph.D., Université Trinity Western
Koushambhi Basu Khan, Ph.D., Université de la Colombie Britannique
Connie Blue, inf. aut., B.Sc., Université de la Colombie-Britannique
Pat Semeniuk, inf. aut., M.A., Vancouver Coastal Health
Elsie Tan, inf. aut., M.Sc., Université de la Colombie-Britannique

Dans le cadre d'un programme de recherche à long terme sur les expériences des divers groupes ethno-culturels en matière d'hospitalisation et de recherche d'aide, un modèle concerté d'application des connaissances (AC) a été élaboré par les chercheurs et les décideurs d'une autorité sanitaire régionale de la Colombie-Britannique. Le modèle était basé sur une relation respectueuse entre les chercheurs et les cliniciens chevronnés et le partage des nouveaux résultats en temps réel, en vue de servir de base à des changements de pratique durables. Outre les améliorations du cadre de pratique, le partenariat a permis d'apporter des changements constructifs dans le processus de recherche clinique, en reconnaissant le rôle déterminant joué par les praticiens et les décideurs.

Contexte

Le modèle concerté d'AC1 présenté dans cette étude de cas illustre la façon dont les partenariats entre chercheurs et sommités du milieu clinique facilitent l'utilisation des résultats de la recherche dans le cadre des soins de santé. Élaborés au cours des deux dernières années par des chercheurs et des décideurs du secteur de la santé dans l'une des autorités sanitaires régionales de Colombie-Britannique, la Vancouver Coastal Health, nos activités d'AC faisaient partie d'un programme de recherche financé par les IRSC, mené pendant six ans sur les expériences des divers groupes ethno-culturels en matière d'hospitalisation et de recherche d'aide.

Notre approche de l'AC était guidée par les demandes émanant des sommités des soins cliniques en vue d'obtenir rapidement les résultats de recherche susceptibles d'éclairer la prise de décision du point de vue éthique. Notre modèle d'AC faisait appel aux cadres des IRSCM2 et de Lavis et al.3, qui privilégient l'élaboration de messages nets comme point de départ à un dialogue interactif avec les sommités des soins cliniques, et de laisser à des personnes jugées crédibles par ces cliniciens le soin d'entamer le dialogue.

Notre objectif était d'opérer un changement de culture facilitant l'usage continu des résultats de recherche qui souligne comment les facteurs socio-économiques, historiques et contextuels se recoupent pour influer sur la façon dont les patients vivent leur hospitalisation et la transition à la maison. Nous visions à transformer durablement la pratique dans la Vancouver Coastal Health en matière de services de santé plus équitables, efficaces et efficients.

L'initiative d'AC

Notre modèle d'AC reposait principalement sur l'élaboration d'un contexte qui appuie l'AC, sur la synthèse et l'utilisation des messages fondés sur la recherche en tant que point d'engagement auprès des sommités des soins cliniques et sur l'élaboration en commun d'initiatives visant à aborder les résultats de la recherche.

Le modèle est étayé par une relation entre les chercheurs et les sommités des soins cliniques fondée sur la responsabilisation, la réciprocité et le respect envers les connaissances de chacun. Les sommités des soins cliniques jouent le rôle de défenseurs de la recherche dans leur cadre de pratique, tandis que les chercheurs participent activement à l'application des résultats de recherche. Les cliniciens apportent des éléments de leur pratique aux questions de recherche, les données de recherche sont recueillies et analysées en parallèle et les chercheurs et les cliniciens se partagent les nouveaux résultats en « temps réel ».

Diverses stratégies ont été utilisées afin d'établir un dialogue ouvert et créatif entre chercheurs et cliniciens, notamment, tenir des réunions à des heures et des endroits convenant aux horaires de travail des sommités des soins cliniques; inviter des chefs de file appartenant au continuum des soins à parler avec les chercheurs; veiller à ce que l'écart entre les chercheurs et les sommités des soins cliniques soit comblé par les membres de l'équipe possédant une vaste expérience des cadres académique et clinique; et être à l'écoute des sommités des soins cliniques pour connaître les questions d'intérêt et agir en conséquence. Nos dialogues les plus productifs avaient lieu pendant les petits déjeuners de travail où nous discutions des nouveaux résultats. Ces réunions ont joué un rôle crucial, car des initiatives conçues spécialement pour tenir compte des résultats de la recherche sont nées de ces discussions en collaboration.

Résultats de l'expérience d'AC

Nous avons mis en place des initiatives qui ciblent des changements durables de la pratique au niveau des systèmes et au niveau du praticien individuel. Nous avons lancé plusieurs projets au niveau des systèmes4, y compris deux programmes d'interprète médical et un projet d'amélioration de la qualité qui utilise le suivi téléphonique auprès des malades sortants afin d'assurer la continuité des soins entre l'hôpital et la maison. Au niveau du praticien individuel, l'équipe a reçu un financement des IRSC pour une étude de trois ans sur la sécurité culturelle et l'utilisation des connaissances dans les cadres cliniques. Ce projet utilisera l'enseignement « juste à temps »5,6 comme stratégie d'application des résultats dans la pratique.

Outre les changements apportés au cadre de pratique, notre initiative d'AC a également permis de modifier le processus de recherche. Elle a démontré le rôle intégrant des praticiens cliniciens et des décideurs du domaine de la recherche clinique, en particulier, comment leur apport permet de s'assurer de la pertinence des résultats de la recherche dans le contexte actuel des soins de santé.

Par exemple, dès le début du projet, nous avons été surpris de constater que plusieurs patients étaient de nouveau hospitalisés. Plusieurs problèmes se posaient pendant la transition des patients entre l'hôpital et leur domicile, tels que le moment et la qualité de l'orientation-congé de l'hôpital, et la communication lorsque le patient ne parlait pas anglais. Nous avons été frappés par le fait que bon nombre de ces réadmissions auraient pu être évitées, comme le montre le récit qu'une patiente canadienne anglophone réadmise pour un problème de constipation fait de son orientation-congé :

R : « Donc, l'information que la diététicienne vous a donnée à l'hôpital était…? »
P : « une montagne… J'ai fondu en larmes. Bien sûr, ce qu'elle me disait était vrai; là n'était pas le problème. J'avais seulement besoin de savoir par quoi commencer en rentrant à la maison. »

Cet élément a beaucoup intéressé les cliniciens qui n'étaient pas conscients des taux élevés de réadmission à l'hôpital - les patients n'étaient pas nécessairement réadmis à l'hôpital où ils avaient initialement reçu les soins, et les taux de réadmission ne faisaient pas l'objet d'un suivi de la part des autorités sanitaires. Ils nous ont encouragés à présenter des données numériques plus concrètes et à en déterminer les causes. Les données de réadmission sont devenues une priorité pour la collaboration et elles ont permis l'élaboration d'initiatives d'AC au niveau des systèmes, en vue de cibler les problèmes contribuant aux réadmissions imprévues.

Enseignements tirés

Les chercheurs et les cliniciens ne parlent pas toujours le même langage et ils sont soumis à des pressions différentes et parfois concurrentes.

Une leçon importante tirée de ce processus est la nécessité d'un engagement à long terme des chercheurs et des cliniciens pour opérer des transformations durables des services de santé. Alors que les membres de notre groupe élargi ont changé, en particulier les cliniciens, le noyau de l'équipe travaille ensemble depuis 1998. Cette relation continue basée sur la confiance et la collaboration a été importante pour l'élaboration de quelques-unes de nos initiatives innovatrices.

L'élaboration et l'utilisation de cette approche d'AC ont posé des défis. Les chercheurs et les cliniciens ont dû s'éloigner de leurs rôles traditionnels pour adopter un processus de collaboration, dynamique et réciproque. La négociation des rôles et des responsabilités est parfois compliquée, surtout dans le contexte exigeant du système de santé. Comme l'AC requiert un dialogue continu en face-à-face, il faut que les cliniciens disposent du temps nécessaire pour participer au processus. Par conséquent, il est crucial qu'un climat organisationnel dans un contexte de pratique encourage l'AC.

Un autre défi a été de combler l'écart de compréhension entre chercheurs et cliniciens. Les chercheurs et les cliniciens ne parlent pas toujours le même langage et ils sont soumis à des pressions différentes et parfois concurrentes. L'intervention de « messagers crédibles » qui connaissent bien les univers cliniques et universitaires a permis de combler cet écart. Notre équipe comprend deux étudiants au doctorat étroitement reliés à la pratique, financés à la fois par les milieux de la recherche et de la pratique.

Les partenariats de recherche en collaboration dans lequel des sommités des soins cliniques interviennent directement et concrètement dans le processus de recherche doivent être la pierre angulaire de la recherche en soins de santé.

Nous avons constaté que notre modèle était particulièrement pertinent pour l'AC compte tenu de la recherche qualitative et des points de vue critiques qu'il offre : la collecte et l'analyse des données peuvent se faire simultanément et être souples et adaptées aux priorités définies par les partenaires cliniques. Les résultats d'une telle recherche révèlent souvent des processus structurels et sociaux complexes. Cependant, les chercheurs doivent axer leur travail sur les types de résultats dont les cliniciens ont besoin pour appuyer la prise de décisions, et être disposés à négocier le programme de recherche.

Par exemple, lorsque les chercheurs ont présenté les données sur la réadmission mentionnées précédemment, on leur a aussi demandé de fournir des données traduisibles en coût pour le système de santé. Par moments, les demandes d'information « marginale » étaient en contradiction avec les analyses plus théoriques, contextuelles et à grande échelle, utilisées par les chercheurs. Les courts délais pour appliquer les résultats dans la pratique ont constitué un autre défi pour les chercheurs habitués à disposer de plus de temps pour l'analyse. De façon générale, nous sommes parvenus à relever les défis, grâce à notre relation de collaboration soigneusement cultivée et à la volonté de tous les membres de l'équipe d'atteindre un but commun.

Conclusions et répercussions

Au cours des trois dernières années, nous avons intégré le modèle d'AC aux présentations des nouveaux résultats pendant les conférences nationales et les réunions avec les chercheurs, les sommités des soins cliniques et les décideurs. Il existe un intérêt manifeste pour l'applicabilité du modèle dans divers cadres de soins de santé qui requièrent des solutions créatives et innovatrices à des questions complexes. Nous insistons expressément sur les niveaux d'engagement et de ressources (surtout en temps) nécessaires de la part de tous les participants pour que le modèle d'AC fonctionne efficacement, mais nous nous réjouissons aussi des conséquences possibles de cette approche sur la pratique dans le secteur des soins de santé.

Notre expérience, et celle des autres courtiers du savoir, montre que les partenariats de recherche en collaboration comme celui que nous avons encouragé, dans lequel des sommités des soins cliniques interviennent directement et concrètement dans le processus de recherche, doivent être la pierre angulaire de la recherche en soins de santé. Ces partenariats permettent au processus de collecte et d'analyse des données de suivre l'évolution des besoins du cadre clinique, ce qui donne des résultats d'une importance immédiate. Les sommités des soins cliniques, qui sont personnellement engagés dans le processus de recherche, sont tout aussi impatients d'adopter les résultats. D'un dialogue véritable peuvent jaillir des solutions créatives à des problèmes complexes.

Bien que la composante subventionnée de ce projet de recherche tire maintenant à sa fin, notre expérience d'AC se poursuit. Nous venons d'obtenir un financement de trois ans pour prolonger et affiner notre modèle afin de faciliter l'AC de ce programme de recherche, ainsi que d'autres projets de recherche visant aussi à souligner les disparités dans la prestation des soins de santé, avec les praticiens de première ligne.

Références

1. Baumbusch, J. L., J. M. Anderson, S. Reimer-Kirkham, K. B. Khan, H. McDonald, P. Semeniuk et E. Tan. Document en cours d'élaboration. Pursuing common agendas: A collaborative model for knowledge translation in clinical settings.
2. Instituts de recherche en santé du Canada 2004. Aperçu de l'application des connaissances.
3. Lavis, J. N., D. Robertson, J. M. Woodside, C. B. McLeod, J. Abelson et le groupe d'étude sur le transfert des connaissances. 2003. How can research organizations more effectively transfer research knowledge to decision makers? Milbank Q 81 (2): 221-48.
4. Baumbusch, J., P. Semeniuk, H. McDonald, K. B. Khan, S. Reimer-Kirkham, E. Tan et J. M. Anderson. Document en cours d'élaboration. Easing the transition between hospital and home: Translating knowledge into action.
5. Fondation canadienne de la recherche sur les services de santé. 2001. Transfert des connaissances : au-delà de la santé. Compte rendu de conférence. Ottawa (Ontario)
6. Fondation canadienne de la recherche sur les services de santé. 2002. Le transfert de connaissances en santé. Compte rendu de conférence. Ottawa (ON) : FCRSS

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