Réagir de l'intérieur : femmes et actes autodestructeurs

Colleen Anne Dell, Ph.D., Université Carleton et Centre canadien de lutte contre l'alcoolisme et les toxicomanies
Catherine Fillmore, Ph.D., Université de Winnipeg
Darlene Johnson, Elizabeth Fry Society of Manitoba

L'acte autodestructeur, défini comme « tout comportement adopté par une femme pour se faire du mal intentionnellement » a des répercussions importantes sur la santé, particulièrement chez les femmes criminelles. En 2001, l'EFS (Elizabeth Fry Society of Manitoba) a mis sur pied une équipe de recherche constituée de femmes de la communauté, d'universitaires et de membres du personnel de l'EFS afin de mieux comprendre les actes autodestructeurs et d'y réagir. Cette initiative a donné lieu à une approche holistique de la question et a inspiré une série d'initiatives de recherche en partenariat avec plusieurs secteurs. Le travail au sein d'une équipe fondée sur la diversité et déterminée à prendre des décisions partagées a été exigeant mais positif, en bout de ligne. Ce travail a donné lieu à des activités continues de recherche et d'application des connaissances (AC).

Contexte

L'EFS (Elizabeth Fry Society of Manitoba) est un organisme communautaire à but non lucratif qui travaille activement à réduire le nombre de femmes et de jeunes filles dans le système de justice pénale. Ces dernières années, l'EFS a constaté une augmentation des actes autodestructeurs chez les femmes ayant des démêlés avec la justice.

En 2001, l'EFS a mis sur pied une équipe de recherche pour mieux comprendre les actes autodestructeurs et mettre ensuite ces connaissances à l'oeuvre. Cette équipe, formée de femmes incarcérées et de femmes de la communauté qui s'étaient fait du mal, d'universitaires et de membres du personnel de l'EFS, présente une approche de l'AC qui capitalise sur les forces de tous les partenaires et partage activement le pouvoir décisionnel. Cette approche fait ressortir l'importance du processus (p. ex., la communication efficace entre les partenaires) et du produit (p. ex., les conclusions de recherche qui profitent à leurs utilisateurs).

Financée par le Centre d'excellence pour la santé des femmes - région des Prairies, la première phase de notre recherche mettait l'accent sur ce que vivent les femmes qui ont des démêlés avec la justice, sur leurs besoins et sur la réponse du système de santé communautaire, des organismes de justice sociale et des établissements correctionnels. Nous en sommes venus à une définition holistique de l'acte autodestructeur : tout comportement - physique, social, émotionnel ou spirituel - adopté par une femme pour s'infliger intentionnellement une blessure. L'acte autodestructeur est également reconnu comme un moyen de faire face et de survivre à une douleur émotionnelle et à une détresse liées à des traumatismes survenus dans l'enfance et à des épisodes d'abus et de violence dans la vie adulte. Nous avons conclu que la réaction des communautés et des établissements face aux actes autodestructeurs commis par des femmes était souvent préjudiciable et qu'il était nécessaire d'élaborer des politiques sur les actes autodestructeurs qui représentent un problème grave de santé.

La sensibilisation est une condition préalable à l'élaboration de politiques et de programmes.

En 2003, ces conclusions ont conduit à la seconde phase de notre projet, financée par la Stratégie nationale pour la prévention du crime (SNPC), qui mettait l'accent sur des activités d'AC grâce à la création d'un comité communautaire intersectoriel sur les actes autodestructeurs commis par des femmes. En 2004, dans la troisième phase du projet, toujours financée par la SNPC, nous avons fait l'analyse du contexte. Les résultats doivent être dévoilés à l'occasion d'une table ronde communautaire manitobaine. Nous prévoyons qu'il en découlera un ensemble de lignes directrices permettant l'élaboration de politiques et de programmes sur les actes autodestructeurs.

L'initiative d'AC

Nous avons reconnu, tôt dans le projet, que la sensibilisation est une condition préalable à l'élaboration de politiques et de programmes. Notre objectif initial en matière d'AC fut donc de mieux sensibiliser la population aux actes autodestructeurs commis chez des femmes en faisant la promotion de nos conclusions de recherche dans les secteurs de la justice pénale, de la santé publique, des services sociaux et du gouvernement. Nous avons organisé des activités comme un lancement médiatique de notre rapport initial, la diffusion à grande échelle d'un résumé en langage clair de notre recherche, de même que des présentations et des publications dans le cadre de forums universitaires nationaux et internationaux et d'événements communautaires.

Pour augmenter cette sensibilisation d'un cran, nous avons ensuite créé, en collaboration avec la communauté, un comité communautaire intersectoriel formé de représentants de tous les publics ciblés : analystes des politiques en justice pénale et en santé publique, décideurs gouvernementaux, universitaires, travailleurs de première ligne et clients. Nous étions alors en meilleure position pour concevoir des activités d'AC pour chaque public cible :

  • Décideurs gouvernementaux - Nous avons organisé des présentations dans les bureaux des ministères de la Justice et de la Santé à Ottawa, du ministère provincial de la Justice et de la Commission canadienne des droits de la personne sur les femmes condamnées au fédéral.
  • Analystes des politiques - Nous avons rencontré des représentants d'établissements correctionnels provinciaux et fédéraux.
  • Universitaires - Nous avons présenté des documents de conférence à plusieurs réunions d'associations universitaires, avons été conférenciers invités dans des campus universitaires et avons publié des articles et des rapports de recherche dans des revues spécialisées, des bulletins d'information et une encyclopédie correctionnelle.
  • Travailleurs de première ligne - Nous avons organisé des ateliers communautaires, diffusé à grande échelle un résumé en langage clair du rapport de recherche et collaboré au Crossing Communities Art Project, un organisme manitobain qui élabore des programmes artistiques comme approche de guérison pour les femmes qui se mutilent.
  • Clients - Nous avons préparé des résumés en langage clair qui présentent des stratégies à court terme pour aider les femmes et leurs proches à traiter les comportements autodestructeurs.

Ces activités (le produit) et le travail diligent des membres de notre équipe (le processus) ont guidé l'élaboration de notre analyse du contexte dans la troisième phase du projet. Dans cette phase, notre stratégie d'AC a mis de côté la sensibilisation pour examiner le point de vue des fournisseurs de services en matière de justice, de santé et de services sociaux sur les ressources actuelles et l'efficacité des services et des programmes en vigueur.

Résultats de l'expérience d'AC

Nos activités d'AC ont incité plusieurs personnes qui ne faisaient pas partie de notre équipe d'origine ou de l'auditoire ciblé à mettre en oeuvre les conclusions de notre recherche. Par exemple, certains fournisseurs de soins de santé qui n'avaient pas l'habitude de traiter avec les femmes criminelles ont voulu participer à notre comité communautaire intersectoriel. Cet intérêt a confirmé l'importance de notre recherche sur les actes autodestructeurs comme problème de santé non seulement pour les femmes à risque, mais également pour l'ensemble des femmes de la communauté.

La politique sur les actes autodestructeurs élaborée par le Youth Solvent Addiction Committee (YSAC) est un autre exemple. Le YSAC a pour mission de créer un réseau de guérison regroupant des centres de traitement de l'abus de solvants pour les jeunes, leurs familles et les communautés des Premières Nations et des peuples inuits. La politique sur les actes autodestructeurs que le YSAC a adoptée pour ses centres de traitement est fondée sur une définition de l'acte autodestructeur élaborée grâce à notre recherche. Une déclaration de principe similaire a également été formulée par l'Association canadienne des sociétés Elizabeth Fry, qui a adopté une résolution nationale sur les actes autodestructeurs après la publication de notre rapport de recherche.

Enseignements tirés

Notre équipe de recherche a tiré de nombreux enseignements de ses activités d'AC, qui ont permis d'orienter les phases ultérieures du projet. Ces enseignements se sont révélés positifs, mais parfois difficiles.

Gestion des tensions possibles

Certains représentants organisationnels de l'équipe pourraient tout naturellement susciter de la méfiance chez certains des auditoires auxquels nous nous adressons.

Il a été reconnu que certains représentants organisationnels de l'équipe, notamment l'EFS, qui avaient joué un rôle déterminant dans le dépôt d'une plainte relative aux droits de la personne contre l'établissement correctionnel Portage, pourraient tout naturellement susciter de la méfiance chez certains des auditoires auxquels nous nous adressons (p. ex., le ministère de la Justice du Manitoba). Nous avons donc décidé de prévenir tout malentendu possible en identifiant et en jumelant des présentateurs avec divers groupes ou en adaptant notre message aux différents groupes. La réussite de cette approche s'est concrétisée lorsque les décideurs clés et les responsables de l'élaboration des politiques du système juridique et du secteur général des soins de santé ont pris part à notre comité communautaire intersectoriel, aux côtés du personnel et de la clientèle de l'EFS.

Vues divergentes

Dans la plupart des cas, l'étendue des expériences des membres de l'équipe a permis d'étoffer notre approche. Par contre, travailler au sein d'une équipe fondée sur la diversité qui souscrit pleinement au principe d'égalité dans la prise de décisions a exigé de nombreuses concessions mutuelles. Nous avons vu un exemple de dissension pendant la conception de la page couverture de notre rapport de recherche. Certains membres du groupe voulaient y voir une chaise de contention pour attirer l'attention sur le traitement inhumain des femmes incarcérées qui commettent des actes autodestructeurs. D'autres craignaient que les représentants du système juridique et correctionnel réagissent négativement, ce qui aurait pu contrecarrer nos efforts de collaboration au changement des politiques. Ils s'inquiétaient également qu'on exploite la douleur des femmes et qu'on tombe dans le sensationnalisme. De longues discussions ont suivi concernant le rôle de la recherche comme outil de défense des droits. Nous avons finalement convenu que la couverture du rapport afficherait un lettrage rouge sur un fond gris symbolique, et que l'image de la chaise de contention servirait dans le cadre d'une campagne de cartes postales d'un de nos partenaires (l'EFS) pour dénoncer la souffrance des femmes manitobaines détenues dans les établissements provinciaux.

Évaluation

Au départ, nous n'avions pas établi de composante adéquate pour évaluer l'efficacité de nos techniques d'AC et leur incidence. Pour satisfaire aux exigences de nos bailleurs de fonds (qui veulent des preuves tangibles que nos efforts font une différence), nous avons recueilli de l'information quantitative sur le nombre de rapports distribués, d'entrevues accordées aux médias, de documents publiés, etc. Par contre, nous n'avions rien prévu pour obtenir une vision qualitative de l'efficacité de nos efforts en matière d'AC (c.-à-d., avons-nous réussi à sensibiliser la population?). Forts de cette leçon, nous sommes maintenant en mesure d'établir les critères de réussite de l'AC afin d'évaluer les efforts que nous fournirons d'ici la fin du projet.

Événements imprévus

Travailler avec une diversité de partenaires et tenter de convertir les conclusions d'une recherche en sensibilisation et en action auprès d'un groupe encore plus vaste de partenaires communautaires apporte son lot d'incertitudes.

Ce projet nous a surtout appris que travailler avec une diversité de partenaires et tenter de convertir les conclusions d'une recherche en sensibilisation et en action auprès d'un groupe encore plus vaste de partenaires communautaires apporte son lot d'incertitudes. Les éléments humains - la démission de membres, le changement de priorités gouvernementales ou même le décès de clients - étant du domaine de l'imprévisible, nous avons appris que la réaction la plus efficace consistait à faire preuve de souplesse et d'ouverture aux solutions créatives et concertées. En bout de ligne, ces expériences auront permis à l'équipe d'avancer en sagesse.

Conclusions et répercussions

Notre équipe entreprend maintenant une nouvelle phase de son projet sur les actes autodestructeurs, qui comportera l'expansion de l'équipe de recherche et la création d'un groupe communautaire consultatif. Cette phase, qui étudiera la consommation de drogues chez les femmes autochtones comme une forme d'autodestruction, nécessitera la tenue d'une table ronde communautaire qui nous permettra de discuter des conclusions de notre analyse du contexte et de planifier les prochaines étapes. Nous ferons également le nécessaire pour élaborer un cadre d'évaluation de notre stratégie d'AC.

Ces activités et d'autres activités connexes seront conformes à nos principes de base relativement à l'AC. Elles nous permettront de tirer profit des forces et de la diversité de notre équipe et de partager les pouvoirs décisionnels. Cela est d'une importance cruciale en ce qui concerne le processus et le produit, les deux éléments essentiels de notre approche d'AC.

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