Projet pilote de courtiers de connaissances pour la promotion de soins intégrés de l'AVC au Canada atlantique

Renee Lyons, Ph.D., Réseau atlantique pour la promotion de la santé communautaire, Université Dalhousie
Grace Warner, Ph.D., Réseau atlantique pour la promotion de la santé communautaire, Université Dalhousie
Lynn Langille, M.A., Réseau atlantique pour la promotion de la santé communautaire, Université Dalhousie
Stephen J. Phillips, MBBS, Université Dalhousie

Le recours à des courtiers de connaissances pour accroître les relations entre chercheurs et décideurs attire de plus en plus l'attention comme approche d'application des connaissances (AC). Les chercheurs du Réseau atlantique pour la promotion de la santé communautaire (RAPSC) et de l'Université Dalhousie ont voulu savoir comment les courtiers de connaissances ont incité les décideurs à adopter des pratiques de soins exemplaires de l'accident vasculaire cérébral (AVC) dans les provinces de l'Atlantique. Ils ont découvert que les courtiers de connaissances peuvent améliorer les relations entre partenaires, mais qu'ils doivent élaborer des stratégies efficaces pour créer ces partenariats et susciter l'engagement des participants. Ils doivent également faire preuve d'excellentes aptitudes à communiquer et d'une grande maîtrise du sujet.

Contexte

Si les personnes et les organismes acceptaient facilement les changements, le processus d'AC serait simple. Mais la résistance au changement est très répandue1 et l'amélioration du système de soins de santé a tendance à se faire lentement2.

La documentation publiée sur l'AC laisse entendre qu'il est possible d'améliorer le changement du système de santé et la création de politiques fondées sur des données probantes en augmentant les relations et la communication entre les chercheurs et les gens qui utilisent les résultats de leur recherche3. Le courtage de connaissances, que la Fondation canadienne de la recherche sur les services de santé définit comme la force humaine qui rend le transfert des connaissances plus efficace en rapprochant les gens, est devenu une approche populaire pour aider les chercheurs et les utilisateurs des travaux de recherche à travailler plus efficacement ensemble4.

Le courtier de connaissances peut également être décrit comme un intermédiaire entre deux communautés5. Son rôle consiste à faciliter les choses en établissant des relations, en faisant ressortir les besoins, en partageant des idées et en faisant la promotion de l'action4. En 2003, le Réseau canadien contre les accidents vasculaires cérébraux a subventionné le RAPSC et l'Université Dalhousie afin qu'ils étudient l'efficacité des courtiers de connaissances dans l'augmentation des échanges entre les gens qui font de la recherche sur l'AVC et ceux qui utilisent leurs travaux de recherche. Le but de l'exercice était d'amener les décideurs à adopter en plus grand nombre les pratiques exemplaires en matière de soins intégrés de l'AVC.

L'initiative d'AC

Notre principal objectif était d'observer et de décrire la façon dont les courtiers de connaissances amènent les décideurs à adopter les nouvelles preuves en faveur de changements aux soins de l'AVC dans quatre provinces (Nouveau-Brunswick, Terre-Neuve, Nouvelle-Écosse et Île-du-Prince-Édouard). Le projet a utilisé des travaux réalisés en Ontario sur les soins intégrés de l'AVC comme modèle pour créer une stratégie de soins intégrés et la mettre en oeuvre dans les provinces de l'Atlantique.

Pour y parvenir, nous avons formé des équipes de représentants du ministère de la santé de chaque province (qui tenaient lieu de décideurs) et de la Fondation des maladies du coeur de chaque province (qui, avec leurs connaissances de la recherche sur l'AVC, ont agi comme personnes-ressources). Chaque équipe devait ensuite engager un courtier de connaissances et formuler les objectifs de sa province dans le cadre du projet. Les équipes ont rédigé un protocole d'entente, choisi le partenaire qui accueillerait le courtier de connaissances, défini les objectifs du courtier et tracé les grandes lignes de la réalisation de ses objectifs.

L'Île-du-Prince-Édouard, le Nouveau-Brunswick et Terre-Neuve ont déterminé que leurs courtiers de connaissances devaient élaborer des stratégies provinciales de soins intégrés de l'AVC. En Nouvelle-Écosse, le ministère de la Santé songeait déjà à mettre en application les recommandations de la Fondation des maladies du coeur relatives à une stratégie de soins intégrés de l'AVC. L'objectif du courtier de connaissances de cette province fut donc d'améliorer la communication entre les parties intéressées par la mise en oeuvre de la stratégie.

Tous les six mois, nous avons organisé pour les partenaires et leurs courtiers de connaissances un forum des provinces de l'Atlantique. Ces forums ont permis aux provinces d'obtenir de l'information sur les pratiques exemplaires liées aux soins de l'AVC, d'échanger sur les leçons d'implantation de l'Ontario et d'établir des réseaux entre elles. Nous avons également organisé des conférences sur l'utilisation de la télémédecine pour reconnaître et traiter l'AVC et avons défrayé le voyage des courtiers de connaissances en Ontario (pour qu'ils visitent un établissement qui avait déjà mis en oeuvre une stratégie de soins intégrés de l'AVC) et à Yarmouth, en Nouvelle-Écosse (pour qu'ils discutent avec des chercheurs du Yarmouth Stroke Project, une initiative du RAPSC visant à implanter une stratégie de soins intégrés de l'AVC dans un milieu rural).

Nous avons également agi comme personnes-ressources et soutien pour les courtiers de connaissances. Des réunions ou des téléconférences mensuelles leur ont permis de partager préoccupations et réussites et de tenir les chercheurs au courant de ce qui se faisait dans leur province. De plus, le coordonnateur du projet s'est rendu dans les provinces de façon régulière. Les courtiers de connaissances pouvaient également communiquer avec les chercheurs chaque fois que le besoin s'en faisait sentir.

Résultats de l'expérience d'AC

Les objectifs de notre projet ont été évalués au moyen de l'analyse des données tirées d'entrevues avec des informateurs clés et des groupes de discussion formés de courtiers de connaissances et de membres de l'équipe. Sa réussite a été jugée en fonction de la réussite ou de l'échec des courtiers à accroître l'échange de connaissances entre les partenaires, à faire adopter par les décideurs les nouvelles preuves en faveur de changements dans les soins de l'AVC et à aider les provinces à réaliser leurs objectifs. Même si le projet ne prendra officiellement fin qu'en mars 2006, nous avons déjà observé une amélioration dans la communication entre partenaires et la sensibilisation aux pratiques de soins exemplaires de l'AVC.

On prévoit que l'Île-du-Prince-Édouard, le Nouveau-Brunswick et Terre-Neuve termineront leurs stratégies provinciales de soins intégrés de l'AVC, une réussite directement attribuable à leurs courtiers de connaissances. Une personne a d'ailleurs affirmé durant une entrevue :

« Je crois que sans la présence de gens dévoués, ce projet [la création d'une stratégie de soins intégrés de l'AVC] n'aurait pas nécessairement démarré cette année… Les gens qui travaillent depuis des années en faveur de ce type de changement […] étaient vraiment frustrés parce qu'ils n'arrivaient pas à obtenir le soutien nécessaire, ni du ministère de la Santé ni de la Fondation des maladies du coeur, par manque de ressources… Il fallait réellement que quelqu'un occupant ce type de poste nous aide à tout mettre en place pour mener le projet à terme. »

En Nouvelle-Écosse, le gouvernement provincial a engagé des fonds en vue d'une stratégie de soins intégrés de l'AVC. Bien que cette décision ne puisse être imputée directement à la présence du courtier de connaissances, ce dernier a contribué à mieux faire comprendre les pratiques de soins exemplaires de l'AVC dans les districts sanitaires provinciaux et, ce faisant, a généré le soutien qui était nécessaire à la mise en oeuvre de la stratégie.

Les courtiers de connaissances ont facilité la communication, tiré au clair tout malentendu et travaillé au changement du système en collaboration avec d'autres intervenants du système. En y consacrant beaucoup de temps et d'efforts, les courtiers de connaissances ont également su former des comités consultatifs multisectoriels regroupant des chercheurs, des administrateurs, des décideurs et des praticiens. Ce fut une des grandes tâches de la plupart des courtiers de connaissances. En plus de contribuer à l'atteinte des objectifs fixés par les partenaires, ces comités sont devenus - à notre grande surprise - de bons diffuseurs des travaux de recherche sur les pratiques exemplaires auprès des gens ne faisant pas partie du projet.

Les courtiers de connaissances ont su reconnaître les occasions où il était possible d'intégrer les pratiques de soins exemplaires de l'AVC aux initiatives provinciales déjà en place, de même que la formation et l'éducation nécessaires à l'amélioration des soins. C'est ainsi que les décideurs sont maintenant plus sensibles aux pratiques de soins exemplaires de l'AVC et que les chercheurs comprennent mieux le contexte dans lequel les décideurs adoptent la recherche.

Enseignements tirés

Les courtiers de connaissances peuvent améliorer les relations entre les partenaires mais doivent, pour ce faire, élaborer des stratégies efficaces pour créer ces partenariats et susciter la participation.

Cette initiative a permis de démontrer que les courtiers de connaissances peuvent améliorer les relations entre les partenaires mais qu'ils doivent, pour ce faire, élaborer des stratégies efficaces pour créer ces partenariats et susciter la participation. Ils doivent également faire preuve d'excellentes aptitudes à communiquer et d'une grande maîtrise du sujet pour répondre aux diverses demandes des partenaires.

Il a fallu plus de temps que prévu pour former les équipes de partenaires. Même si les partenaires s'étaient déjà engagés à travailler ensemble, chaque équipe a mis entre 9 et 14 mois pour s'entendre sur l'embauche du courtier de connaissances. Des changements politiques, la disponibilité d'appuis non financiers, des questions de confidentialité et d'intentions cachées chez les partenaires comptent parmi les facteurs importants qui ont contribué à ce délai.

La plupart des provinces ont aussi dû surmonter un autre obstacle qu'elles n'avaient pas prévu : comme elles n'avaient pas considéré l'AVC comme un problème prioritaire, elles n'avaient alloué aucuns fonds pour en améliorer les soins. Les partenaires gouvernementaux ont alors hésité à s'engager dans le partenariat parce qu'ils n'avaient pas les ressources financières pour modifier les soins de l'AVC dans le système de santé. Comme les gouvernements provinciaux avaient le mandat d'améliorer la gestion des maladies chroniques, c'est sous cet angle qu'ils ont examiné les données probantes sur les soins de l'AVC. Par contre, rien ne garantissait que les futurs changements au système de santé trouveraient des appuis. Les fondations provinciales des maladies du coeur accordaient leur appui au projet, mais d'autres intervenants préféraient attendre un engagement ferme du gouvernement avant d'y participer activement. En plus de ces défis, les chercheurs ont eu de la difficulté à s'entendre sur les objectifs du projet en raison d'un manque de souplesse.

Même après avoir engagé leur courtier de connaissances et fixé ensemble leurs objectifs, plusieurs conflits sont survenus dans les équipes en raison des mandats divergents des partenaires.

Même après avoir engagé leur courtier de connaissances et fixé ensemble leurs objectifs, plusieurs conflits sont survenus dans les équipes en raison des mandats divergents des partenaires. Les Fondations des maladies du coeur se sont senties obligées de défendre, face aux budgets provinciaux, le financement de l'amélioration de la prévention et du traitement de l'AVC. Même si les ministères de la santé appuyaient les soins fondés sur des données probantes, ils disposaient de ressources limitées et voulaient s'assurer que leurs attentes étaient réalistes.

Conclusions et répercussions

Il faut soutenir les partenariats continus entre le gouvernement et les organismes non gouvernementaux ou les chercheurs.

Le rôle des courtiers de connaissances pourrait être adapté à d'autres situations. Jusqu'à présent, d'autres décideurs ne pouvaient faire appel à eux parce qu'ils disposaient de fonds restreints et ne comprenaient pas l'importance d'améliorer les communications. Quand l'argent se fait rare, la communication n'est habituellement pas vue comme une priorité, surtout quand les ressources suffisent à peine pour répondre aux demandes actuelles du système. Il faut soutenir les partenariats continus entre le gouvernement et les organismes non gouvernementaux ou les chercheurs, parce que les gouvernements ne disposent habituellement pas de ressources suffisantes pour rechercher des preuves qui dépassent leurs besoins actuels. Réciproquement, le domaine de la recherche a toujours besoin de comprendre le contexte dans lequel il est possible de mettre en oeuvre des politiques fondées sur des preuves. En ayant une meilleure compréhension de ce contexte, les chercheurs seront mieux en mesure de reconnaître les processus qui favoriseront la réceptivité des gouvernements face aux preuves nouvelles. À l'avenir, des subventions devraient être allouées à ce type de position pour le rendre soutenable sur le plan financier puisqu'il a le pouvoir d'améliorer la qualité des soins de santé.

Références

1. Lyons, R. et G. Warner. 2005. Demystifying knowledge translation for stroke researchers; a primer on theory and praxis. Online manuscript. Halifax, NS: Canadian Stroke Network.
2. Berwick, D. M. 2003. Improvement, trust, and the healthcare workforce. Qual Saf Health Care 12 (Suppl. no 1): i2-6.
3. Landry, R., N. Amara et M. Lamari. 2001. Utilization of social science research knowledge in Canada. Res Policy 30:333-49.
4. Fondation canadienne de la recherche sur les services de santé. 2003. The theory and practice of knowledge brokering in Canada's health system. Rapport. Ottawa, ON: FCRSS.
5. Kitson, A., G. Harvey et B. McCormack. 1998. Enabling the implementation of evidence based practice: A conceptual framework. Qual Health Care 7:149-58.

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