Élargir des réseaux établis d'application des connaissances pour répondre à une communauté en détresse

Laura Simich, Centre de toxicomanie et de santé mentale et Université de Toronto
Joanna Anneke Rummens, The Hospital for Sick Children et Université de Toronto
Morton Beiser, Université de Toronto

À la suite du tsunami dévastateur de 2004, un groupe de chercheurs, de médecins et de dirigeants communautaires a mis sur pied un réseau local de soutien visant à informer, à aiguiller et à soigner les membres de la communauté tamoule de Toronto sous le choc. Cette initiative a été rendue possible grâce à une étude antérieure des besoins en santé mentale de la communauté tamoule, qui a donné des résultats précieux, et surtout, qui a permis d'établir un partenariat respectueux et durable entre le milieu universitaire et la communauté. En période de crise, ces réseaux d'application des connaissances (AC) bien établis permettent d'offrir rapidement des activités visant à promouvoir l'échange des connaissances sur la prestation de services culturellement appropriés, les réseaux prestataires-communauté et une aide réciproque entre les prestataires de services.

Contexte

Le tsunami du 26 décembre 2004 a eu des conséquences catastrophiques dans les pays qui bordent l'océan Indien. Il a eu également des effets dévastateurs sur les membres des communautés touchées vivant ailleurs dans le monde. Pas un seul des 160 000 Tamouls du Sri Lanka vivant à Toronto, qui suivaient les nouvelles en s'inquiétant pour leurs amis et les membres de leur famille restés au pays, n'a été épargné.

En quelques décennies, Toronto a accueilli la plus importante diaspora tamoule au monde. Les Tamouls de Toronto forment une communauté de nouveaux arrivants instruits avec un grand sens civique. Souvent arrivés au pays comme demandeurs d'asile, ils deviennent pour la plupart des citoyens canadiens et atteignent un certain degré de bien-être économique au Canada. Cependant, comme il est fréquent chez les immigrants et les réfugiés, bon nombre de Tamouls sont séparés de leur famille immédiate et élargie pendant de longues périodes. Ils connaissent le sous-emploi et un revenu de ménage inférieur à la moyenne, et se heurtent à des barrières linguistiques qui compromettent leurs perspectives d'emploi et l'accès aux services publics. Les membres de la communauté se ressentent encore des conséquences du déplacement et de l'exposition aux événements traumatisants de la guerre civile qui a sévi pendant vingt ans au Sri Lanka.

Cette étude de cas décrit un effort commun déployé par le milieu universitaire et la collectivité en vue d'apporter un soutien psychosocial à la communauté tamoule de Toronto à la suite du tsunami. Notre initiative a été rendue possible grâce à une étude sur la santé mentale menée récemment dans cette communauté. Les conclusions de l'étude et le partenariat de recherche existant entre le milieu universitaire et la communauté ont servi de base à un échange fructueux de connaissances, au partage des compétences et des ressources et à une plus grande sensibilisation du public quant aux besoins locaux en matière de santé mentale en période de crise. L'initiative, intitulée Local Distress Relief Network (LDRN), constitue un exemple d'AC efficace et d'autonomisation de la communauté, et elle contribue à élaborer des lignes directrices en matière de politique et de pratique pour des interventions en matière de santé culturellement adaptées aux communautés ethnoculturelles du Canada.

L'initiative d'AC

A Community in Distress, l'étude initiale sur la santé mentale, a été lancée lorsque des chefs de file de la communauté tamoule, préoccupés par les problèmes de santé mentale dans leur communauté, ont demandé au docteur Morton Beiser de se joindre à eux pour décrire les problèmes de santé mentale, les risques connexes, les facteurs de protection, les méthodes de recherche d'aide et les perceptions quant aux soins de santé. La surveillance épidémiologique de 1 600 adultes tamouls entre 2000 et 2004 a été planifiée et supervisée par un groupe de direction composé de chercheurs universitaires et de chefs de file de la communauté tamoule, et financée par les IRSC.

Les conclusions de cette étude démontrent que, lorsque le tsunami a frappé, nous savions déjà que 12 p. 100 de la population tamoule souffrait de stress post-traumatique - un pourcentage qui n'est pas inhabituel chez les réfugiés, mais qui est beaucoup plus élevé que celui de la population générale. Nous savions aussi que les services de santé mentale offerts à Toronto étaient insuffisants et rarement adaptés à la culture du public cible. Seulement un seul Tamoul sur dix souffrant de stress post-traumatique avait reçu de l'aide sous une forme ou une autre.1 Comment des personnes déjà traumatisées pouvaient-elles surmonter cette nouvelle tragédie? Était-il possible de faire quelque chose pour empêcher de nouveaux traumatismes?

Formé conjointement et dirigé par les Dres Anneke Rummens et Laura Simich, un groupe composé de chercheurs, de médecins, de responsables de la communauté tamoule, d'universitaires et de fournisseurs de services a constitué un réseau non officiel visant à concentrer les efforts collectifs sur ce que nous avons appelé le « soulagement de la détresse » locale. Le réseau entendait offrir un forum indispensable pour l'échange d'information sur la prestation de services culturellement adaptés, la liaison entre les prestataires et la communauté, l'orientation vers des spécialistes et l'aide mutuelle entre les fournisseurs de services à Toronto. Le réseau reposait sur le partenariat entre les chercheurs universitaires et les représentants des nombreux organismes de prestation de services à la communauté tamoule qui formaient le noyau du groupe consultatif communautaire de l'étude sur la santé mentale.

L'AC a été efficace parce qu'elle prenait racine dans la communauté et qu'elle était motivée par les besoins exprimés par la communauté elle-même, et que les chercheurs et les professionnels de la santé y ont joué un rôle de soutien.

Une fois mis en place, le réseau a rapidement pris de l'expansion. La première réunion a attiré près de cinquante personnes provenant de divers secteurs, notamment les centres de santé communautaire, les hôpitaux, les écoles publiques, les organismes communautaires tamouls et multi-ethniques, les services municipaux de santé publique et le milieu universitaire. Encadrant ces efforts collectifs en vue d'apporter un soulagement, l'équipe de recherche a parrainé des forums avec les membres de la communauté et les fournisseurs de services, au cours desquels ont été présentées les premières conclusions de la recherche sur la santé mentale menée auprès de la communauté tamoule.

Au nombre des activités du réseau durant les cinq premiers mois figuraient plusieurs efforts de collaboration qui se sont étendus à différents secteurs. En premier lieu, nous avons préparé, traduit et diffusé des documents de promotion de la santé mentale culturellement adaptés à une partie importante de la communauté, par l'entremise d'organismes de services locaux et de l'Internet. En collaboration avec le programme provincial Settlement Workers in Schools, une lettre soigneusement préparée a été remise directement aux enseignants des écoles primaires comptant d'importants effectifs d'élèves tamouls, afin de les informer des préoccupations de la communauté et de ses réactions au désastre. Citoyenneté et Immigration Canada a octroyé 50 000 dollars pour la traduction en tamoul et la diffusion de 5 000 romans photos sur le stress post-traumatique et la dépression, qui n'étaient auparavant disponibles que dans les deux langues officielles du Canada.

Par ailleurs, l'Institut des services et des politiques de la santé des IRSC a financé un atelier en vue de rapprocher des spécialistes internationaux de la santé mentale et des traumatismes, des fournisseurs de services de santé et d'établissement de la communauté tamoule de Toronto, des médecins et des représentants d'organismes de santé publique. Ce groupe d'experts s'est penché sur le débat actuel en santé mentale mené au niveau international sur le rôle de la consultation pour les victimes de traumatisme dans le soulagement de la détresse fondé sur la communauté et culturellement adapté, et il est parvenu à un consensus sur ses conséquences pour les politiques et les pratiques de santé au Canada. Un participant à l'atelier, le Dr Jack Saul, directeur fondateur du International Trauma Studies Program à l'université de New York, a déclaré que l'atelier du Local Distress Relief Network était l'un des exemples les plus remarquables de réponse au traumatisme basée sur la communauté qu'il ait jamais vu.

Résultats de l'expérience d'AC

Le réseau a augmenté considérablement les échanges d'information et le soutien mutuel entre ses membres. L'AC a été efficace parce qu'elle prenait racine dans la communauté et qu'elle était motivée par les besoins exprimés par la communauté elle-même, et que les chercheurs et les professionnels de la santé y ont joué un rôle de soutien. Le mandat et les activités du réseau ont aussi servi à plusieurs autres organismes, y compris des départements d'université et des unités d'intervention d'urgence municipales, dans leur réaction au tsunami.

Les initiatives du réseau en milieu scolaire ont été particulièrement nécessaires et appréciées. Les nouveaux romans photos n'ont pas encore été évalués, mais ils devraient être une ressource utile car très peu de documents sur la santé mentale ont été traduits jusqu'ici. On prépare actuellement les comptes rendus de l'atelier d'experts, qui contiennent des recommandations en matière de politique, de pratique et de recherche, en vue de leur diffusion.

Il est trop tôt pour dire si des changements systémiques seront apportés à l'infrastructure des services hospitaliers ou des politiques gouvernementales. Nous sommes conscients qu'il faudra davantage de temps pour élargir le soutien institutionnel et garantir que les principales institutions sont plus réceptives aux besoins des différentes communautés pendant les situations de crise, et de façon générale.

Un petit groupe de travail composé de professionnels de la santé mentale du réseau prépare l'avenir et a déjà trouvé des façons de soutenir à long terme les fournisseurs de services de la communauté tamoule. Ces professionnels espèrent élaborer des propositions de financement concertées afin d'offrir des services de santé mentale plus soutenus aux Tamouls de Toronto. Les autres membres se concentrent sur le renforcement des capacités communautaires et institutionnelles. Plusieurs participent à des échanges d'information et à la planification en vue de perfectionner la formation de travailleur en santé mentale au Sri Lanka.

Enseignements tirés

D'entrée de jeu, notre étude initiale sur la santé mentale avait instauré des mécanismes garantissant l'AC aux membres de la communauté et aux fournisseurs de services. Le réseau LDRN a atteint ses objectifs parce que nous avons bénéficié de ces relations de travail bien établies.

Toutefois, nous ne nous attendions pas à répondre à une urgence, et le manque de planification préalable a causé quelques inconvénients. Comme c'est généralement le cas pour le travail d'AC, nous n'avons pu compter que sur une infrastructure institutionnelle limitée. À défaut de bénéficier d'un important soutien administratif ou institutionnel spécialisé, nous dépendions surtout du temps des bénévoles et de réseaux virtuels, et nous avons été extrêmement reconnaissants pour le soutien moral et pratique que nous ont apporté les départements de psychiatrie et des sciences de la santé publique de l'Université de Toronto.

Le principal défi que le réseau a dû relever consistait à identifier les fournisseurs de services aux Tamouls, basés dans la communauté, qui disposaient des ressources nécessaires pour répondre aux demandes du public suite à la distribution de dépliants de promotion de la santé. Là aussi, il y a un besoin flagrant de mécanismes de soutien au niveau de l'infrastructure - y compris du personnel qualifié - pour de telles initiatives de sensibilisation du public.

Conclusions et répercussions

Le réseau LDRN a permis de répondre efficacement et rapidement à la tragédie, à alléger peut-être les souffrances psychologiques individuelles et à créer de nouvelles possibilités pour les activités d'AC en cours.

Cette étude de cas démontre qu'il est important que les relations qui sous-tendent l'AC deviennent un élément permanent de la recherche, et qu'elles ont le pouvoir d'améliorer la capacité de réaction du système de santé et de répondre aux besoins en santé, qu'ils soient connus ou inattendus. Le réseau LDRN a permis de répondre efficacement et rapidement à la tragédie, à alléger peut-être les souffrances psychologiques individuelles et à créer de nouvelles possibilités pour les activités d'AC en cours, afin de répondre aux besoins de santé publique.

Selon Raymond Chung, directeur administratif des Hong Fook Mental Health Services, « il n'existe pas de formule unique pour travailler avec toutes les communautés d'immigrants, mais il faut grandir à leur côté. » Le développement du réseau LDRN démontre le potentiel des partenariats avec les communautés d'immigrants transnationaux en matière de guérison, de reconstruction et de prestation de soins de santé durables aux communautés ethnoculturelles insuffisamment desservies. De plus en plus, apprendre à utiliser la recherche à bon escient requiert une plus grande sensibilisation quant à l'importance des liens globaux, autant pour les communautés de la diaspora que pour le Canada lui-même.

Cependant, il subsiste un obstacle à l'AC : identifier des partenaires supplémentaires dans le secteur des politiques publiques. Malgré l'attachement tant vanté du Canada au multiculturalisme, il n'existe pas beaucoup d'endroits au gouvernement où la santé et la diversité culturelle se rencontrent. Dans le cas qui nous occupe, les liens des chercheurs avec les membres de la communauté et les fournisseurs de services ont été plus forts que leurs liens avec les responsables des politiques. Des changements systémiques se produiront lorsque les décideurs des autres secteurs participeront aux initiatives futures.

Références

1. Beiser, M., L. Simich et N. Pandalangat. 2003. Community in distress: Mental health needs and help-seeking in the Tamil community in Toronto. Int Migr 41 (5): 233-45.

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