La maladie mentale et son aspect physique encore trop méconnu
Il suffirait d'un tout petit changement pour aider les millions de Canadiens atteints d'une maladie mentale. Au lieu de décrire la maladie mentale comme un dérangement de l'esprit, il faudrait admettre qu'elle est une affection du cerveau et l'appeler ainsi.Ce changement, qui peut sembler un simple jeu de mots, pourrait être une façon parfaitement révolutionnaire d'aborder les troubles mentaux. Et les conclusions des études scientifiques menées pendant des décennies tendent à prouver qu'il s'agit là de la bonne voie à suivre.
On sait depuis des dizaines d'années que certaines maladies ont de sérieuses répercussions sur le fonctionnement mental. Prenons la maladie d'Alzheimer. Elle engendre certes des problèmes de comportement — perte de mémoire, distraction, confusion —, mais elle est considérée depuis longtemps comme une maladie neurologique. Or les percées scientifiques, notamment dans les domaines de l'imagerie cérébrale et de la génétique, ont largement prouvé que bien d'autres affections comme l'anxiété et la dépression ne sont pas tant des malaises mentaux que des problèmes de santé causés par un dysfonctionnement du cerveau. Elles sont dues à des causes physiques : les mélanges dans le séquençage génétique, la sous-performance des neurotransmetteurs comme la sérotonine, dans le cerveau, et l'environnement peuvent tous jouer un rôle dans les maladies mentales. En bref, ces maladies sont tout aussi « réelles » que le cancer ou une maladie cardiovasculaire, même si leurs symptômes sont souvent plus comportementaux que physiques.
Malheureusement, selon un sondage commandé récemment par l'Association médicale canadienne, près de la moitié des Canadiens demeurent convaincus que la maladie mentale est simplement « une façon de justifier un comportement déplorable et un échec personnel », et un Canadien sur dix croit qu'il suffit aux personnes atteintes d'une maladie mentale de se secouer pour se ressaisir.
Si nous acceptions, en tant que société, les fondements physiques de ces prétendues maladies « mentales », cela aurait un impact plus que positif sur les personnes qui en sont atteintes. Moins les maladies mentales seront stigmatisées, plus nombreux seront ceux qui en souffrent, notamment d'anxiété et de dépression, à demander un traitement, ce qui serait un progrès formidable en matière de soins de santé. On estime actuellement que de 20 à 25 % seulement des personnes souffrant d'une maladie mentale réclament de l'aide.
Si les gens étaient plus disposés à demander et à suivre un traitement, des répercussions positives se feraient sentir sur l'ensemble du pays. Avec des soins appropriés, les personnes souffrant d'une maladie mentale mèneraient une vie plus stable, auraient plus de facilité à bien faire leur travail et seraient, d'une façon générale, plus positives et plus heureuses en société. Les gens disent à la blague qu'ils prennent des journées de congé pour leur « santé mentale », mais les maladies mentales comptent pour 40 % des cas d'invalidité et des congés de maladie au Canada. Selon une étude du Centre de toxicomanie et de santé mentale, le coût annuel de la santé mentale pour l'économie atteint un montant colossal de 51 milliards de dollars.
La mise sur pied de la Commission de la santé mentale du Canada a été une démarche importante en vue de mieux nous faire comprendre l'aspect physique de la santé mentale. La Commission, qui a été établie par le gouvernement fédéral en août 2007, prépare une stratégie nationale de santé mentale et une campagne visant à atténuer la stigmatisation à long terme. Comme l'a fait remarquer Michael Kirby, président de la Commission, la stigmatisation, dont font l'objet les personnes souffrant de problèmes de santé mentale comme la dépression, les troubles bipolaires et la schizophrénie, est souvent pire que la maladie mentale en soi. Nous suivons en cela l'exemple concluant d'autres campagnes menées à grande échelle pour réduire la stigmatisation de ces troubles, entre autres Beyond Blue en Australie et See Me en Écosse.
Tout le monde, depuis le milieu médical jusqu'aux éducateurs, doit faire preuve d'un grand leadership. Les professionnels de la santé doivent être mieux informés du travail scientifique qui met en évidence la nature physique de la maladie mentale; ils doivent en outre être prêts à intervenir pour en finir avec le cloisonnement artificiel des maladies mentales et physiques. Selon M. Kirby, il arrive que les pires cas de discrimination et de stigmatisation dont sont victimes les personnes atteintes d'une maladie mentale soient imputables à ceux qui leur prodiguent des soins. Nous devons aborder le problème très tôt avec nos enfants. Le fait de parler aux élèves du primaire des causes physiques de la maladie mentale et des nombreux traitements disponibles peut les aider à réagir plus efficacement lorsque les symptômes se manifestent, que ce soit chez eux, chez leurs proches ou chez leurs amis. Certains politiciens, athlètes et auteurs ont commencé à parler ouvertement de la lutte qu'ils mènent contre la maladie mentale, mais il faut que d'autres personnalités bien connues comme des acteurs et des joueurs de hockey prennent la parole et soutiennent les efforts menés pour la recherche et la sensibilisation du public.
Il n'existe pas encore de remède, mais des outils comme l'empreinte génétique et la scintigraphie cérébrale, combinés à des médicaments et à une psychothérapie mieux adaptés, nous aident énormément à traiter des affections telles que la dépression et l'anxiété au même titre que l'hypertension et le diabète. Plus nous admettrons et accepterons que de telles maladies ne soient pas seulement « le fruit de l'imagination », mais bien des maladies réelles avec des causes biologiques véritables, plus nous serons en mesure d'aider tous ceux et celles qui sont aux prises avec des maladies mentales à mener une existence productive et heureuse.
Dr Rémi Quirion
Premier directeur scientifique
Institut des neurosciences, de la santé mentale et des toxicomanies des IRSC