Profil de recherche – Des souris et des dépendances

Une chercheuse de l'Université McGill explore les gènes en cause dans l'alcoolisme et la toxicomanie afin de mieux comprendre la dépendance

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En bref

Qui - Dre Kathryn Gill, directrice de l'Unité des toxicomanies du Centre universitaire de santé McGill.

Question - Un des principaux défis de la recherche en santé mentale est de comprendre comment la génétique influence le développement des dépendances.

Approche - Les chercheurs peuvent utiliser des rongeurs pour explorer et isoler les gènes en cause dans la régulation de la sensibilité à la cocane, à la nicotine et à l'alcool.

Impact - La découverte des facteurs génétiques liés à la sensibilité et à la dépendance à l'alcool et aux drogues aboutira à la mise au point de nouveaux traitements.

Certaines souris raffolent de la cocane. D'autres moins.

« Les souris d'une souche particulière (C57 Black Six) sont de véritables toxicos », affirme la Dre Kathryn Gill, de l'Université McGill. « Elles adorent la cocane, et boivent plus d'alcool que d'eau lorsqu'elles en ont le choix. Elles se procurent elles-mêmes leurs doses de nicotine et de cocane. Les souris d'une autre souche (AJ), que j'appelle les abstinentes, n'aiment pas beaucoup la cocane. »

Ces petites bêtes font partie d'un grand projet. L'étude de leurs différences génétiques pourrait expliquer pourquoi certaines personnes sont plus vulnérables que d'autres à l'alcoolisme et à la toxicomanie.

« Ces deux souches de souris sont très différentes d'un point de vue génétique », explique la Dre Gill, dont les travaux sont financés par les Instituts de recherche en santé du Canada. « Nous pouvons donc conclure que la génétique est en cause, puisque les deux souches partagent le même environnement. »

La Dre Gill explore la région chromosomique où se produit la réaction aux substances entraînant une dépendance. En se servant de souris issues du croisement entre les deux souches – combinaison des génomes de la souris toxico (C57) et de la souris abstinente (AJ) – la Dre Gill espère pouvoir détecter les gènes en cause dans la vulnérabilité aux dépendances.

« En travaillant avec les rongeurs, on peut neutraliser un gène et observer l'effet sur la consommation de drogue. L'inactivation d'un gène change-t-elle le comportement? La consommation demeure-t-elle au même niveau? »

La Dre Gill a détecté « un gène candidat très prometteur »qu'elle soupçonne de jouer un rôle dans la dépendance à la cocane. Elle vérifie actuellement si les souris aiment toujours la drogue après le retrait de ce gène.

« Je suis très curieuse de savoir si ce gène est propre à la cocane. À l'Unité des toxicomanies du Centre universitaire de santé McGill, où je travaille, nos patients consomment souvent plusieurs drogues. Il est possible que des gènes soient propres à certaines drogues, mais il pourrait aussi exister un groupe de gènes qui, sans être propres à des drogues, augmentent la vulnérabilité aux dépendances. »

L'idée que les dépendances ont une racine génétique n'est pas nouvelle : on sait depuis longtemps que l'alcoolisme se transmet dans les familles. Par exemple, il est connu que les enfants de parents alcooliques mis en adoption affichent un taux d'alcoolisme trois fois supérieur aux autres – même lorsque leurs parents adoptifs ne boivent pas.

Mais la génétique n'explique pas tout.

« Bien que la vulnérabilité génétique aux dépendances se transmette de génération en génération, l'environnement exerce aussi une forte influence », explique la Dre Gill. « Nous devons garder en tête les différentes dimensions du problème. Nous ne pouvons nous concentrer seulement sur la génétique ou seulement sur l'environnement. »

Tout comme la compréhension de l'impact des facteurs environnementaux, la connaissance de gènes encore inexplorés sera d'une grande utilité pour brosser un tableau clair du problème des dépendances, ajoute-t-elle.

« Tant que nous n'aurons pas exploré ces gènes, nous ignorerons leur rôle biologique exact et leur effet sur le comportement. Comment se fait-il que certains gènes – qu'ils soient activés ou inactivés – influent sur les chances de développer une dépendance? Nous sommes encore loin de pouvoir répondre à cette question, mais nous avançons. »

L'étude

En se servant de modèles de souris pour étudier la vulnérabilité aux dépendances, la Dre Gill consacre son attention aux facteurs biologiques, en retirant de l'équation toutes les influences environnementales.

« Nous explorons les différences génétiques potentielles entre les rongeurs sur le plan de leur réaction aux drogues », explique-t-elle. « L'idée est de créer un modèle permettant d'isoler les gènes en cause dans la consommation de drogue, et d'observer leur action. »

Les souris reçoivent de la cocane, de l'alcool, de la nicotine et des opiacés, soit par des sondes d'alimentation, soit par voie intraveineuse. Elles peuvent aussi se servir elles-mêmes en appuyant sur un levier.

« Cela est vraiment intéressant. On observe qu'une proportion élevée de souris vont choisir elles-mêmes les drogues que les humains ont aussi tendance à aimer. »

« Il est important de comprendre que les gènes ne déterminent pas notre vie, même s'ils sont à la base de tout notre fonctionnement. Tout ce qui arrive à partir du jour un – y compris le développement intra-utérin, la nutrition et la socialisation – influent sur ce que nous devenons comme êtres humains. »
-- Dre Kathryn Gill