Combattre le tabagisme à l’échelle mondiale

Dr Geoffrey Fong
En ce qui a trait au tabagisme, la société n'est pas au bout de ses peines. En effet, le tabagisme demeure la première cause de décès évitable au Canada, et la situation dans le monde est encore pire : on estime qu'un milliard de personnes mourront de maladies causées par le tabagisme au cours du 21e siècle.
Pour faire face à cette crise dans le domaine de la santé, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) a mis sur pied la Convention-cadre pour la lutte antitabac (CCLAT). Plus de 160 pays ont ratifié ce traité mondial et se sont engagés à mettre en place des mesures antitabac telles que des mises en garde illustrées sur les paquets de cigarettes et l'imposition de taxes élevées sur les produits du tabac.
Coup d’oeil
Qui - Geoffrey Fong est professeur de psychologie ainsi que fondateur et chercheur principal du Projet international d'évaluation de la lutte antitabac à l'Université de Waterloo (Ontario); il est également chercheur principal à l'Institut ontarien de recherche sur le cancer.
Question - Le tabagisme est le plus important problème de santé publique au monde, et en particulier dans les pays en développement. Que peuvent faire les gouvernements pour favoriser l'abandon du tabac?
Solution - En mesurant les changements dans les attitudes et le comportement des gens après l'adoption de diverses mesures antitabac au fil du temps et d'un pays à l'autre, le projet ITC peut déterminer l'impact de ces politiques.
Impact - De nombreux pays, dont l'Irlande, la France, la Malaisie, le Royaume-Uni et la Chine, ont utilisé les conclusions du projet ITC pour modeler leurs politiques de lutte contre le tabagisme.
Le Dr Geoffrey Fong de l'Université de Waterloo, chercheur financé par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), dirige l'initiative d'évaluation à l'échelle internationale des politiques antitabac (International Tobacco Control Policy Evaluation Project) qui évalue les répercussions réelles des politiques de la CCLAT dans 19 pays qui comptent plus de 70 % des fumeurs du monde entier. Dans les questions et réponses qui suivent, le Dr Fong nous fait part de ses opinions sur les difficultés associées à la réduction du tabagisme dans le monde.
Question : La plupart des gens savent que le tabagisme est dangereux, pourtant ils continuent de fumer. Quelles sont les stratégies employées par les sociétés productrices de tabac pour attirer de nouveaux fumeurs?
Réponse : Même si les lois canadiennes interdisent la plupart des types de publicité sur le tabac, les sociétés productrices de tabac trouvent toujours des moyens de promouvoir leurs produits. Par exemple, ces sociétés diffusent toujours des annonces publicitaires dans des publications destinées principalement aux adultes. La majorité des fumeurs vivent dans des pays en développement où la publicité est permise sans restriction et où le public est moins informé des risques associés au tabagisme. En Chine, on compte plus de 300 millions de fumeurs et seulement 25 % d'entre eux ont l'intention d'arrêter de fumer alors qu'au Canada, plus de 80 % des fumeurs ont l'intention d'arrêter de fumer.
Question : Quels sont les principaux obstacles à la création de politiques antitabac efficaces?
Réponse : L'industrie du tabac comme telle est probablement le plus gros obstacle. Nous ne pouvons pas aborder le tabagisme de la même façon que nous abordons le VIH ou le choléra. L'industrie du tabac a une immense influence dans plusieurs secteurs de notre société. Dans certains pays, cette influence est très manifeste, notamment en Chine où l'industrie du tabac appartient au gouvernement. Dans d'autres pays, comme au Canada, les sociétés productrices de tabac ont recours à des tactiques plus subtiles comme le parrainage qui leur permet d'associer leur nom à des événements artistiques et culturels. Une autre difficulté réside dans le fait que l'industrie du tabac contribue, depuis des décennies, à la divulgation de renseignements erronés sur les risques associés au tabagisme. Initialement, elle a tenté de jeter le doute sur les preuves scientifiques selon lesquelles le tabagisme pouvait causer le cancer, elle a ensuite utilisé des termes comme « légère » et « faible teneur en goudron » pour faire croire aux fumeurs soucieux de leur santé qu'il existait une cigarette moins dangereuse. En fait, les cigarettes légères et à faible teneur en goudron ne présentent aucun avantage pour la santé et incitent les fumeurs à continuer de fumer. Au Canada, beaucoup de gens croient que le problème du tabac est résolu, c'est le troisième obstacle. En réalité, près de 20 % des Canadiens fument et le tabagisme est la principale cause de décès évitable chez la population canadienne.
Question : Comment pouvez-vous déterminer qu'une politique antitabac est efficace?
Réponse : Dans nos études, nous ne pouvons affecter au hasard des gens aux politiques, c'est pourquoi nous avons recours à des protocoles « quasi expérimentaux » aussi appelés expériences naturelles. Par exemple, pour évaluer l'effet des mises en garde illustrées en Thaïlande, nous avons interrogé plus de 1500 fumeurs thaïlandais avant la mise en place des nouvelles étiquettes. Puis, environ 16 mois après la mise en place des étiquettes, nous les avons interrogés de nouveau. Nous avons constaté une augmentation importante de l'impact des mises en garde sur les étiquettes dans toutes les mesures clés, notamment des déclarations selon lesquelles les mises en garde sur les étiquettes constituaient une source d'information sur les risques du tabagisme pour la santé, des déclarations selon lesquelles les fumeurs voyaient dans ces étiquettes une motivation pour arrêter de fumer et plus important encore – car c'est un critère important qui semble mener ultérieurement à l'abandon du tabac – une augmentation des déclarations selon lesquelles la vue de ces étiquettes a amené des fumeurs à renoncer à la cigarette qu'il s'apprêtait à fumer. Nous avons comparé ces résultats à ceux de la Malaisie – qui n'a pas mis en place les nouvelles étiquettes et qui a donc servi de pays « témoin » naturel. Nous n'avons constaté aucun changement favorable par rapport à ces mesures clés en Malaisie.
Le tabagisme a un prix
- On recense 1,1 milliard de fumeurs (82 % vivent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire)
- Au cours du 20e siècle, 100 millions de personnes sont décédées à cause du tabagisme.
- On estime qu’environ 1 milliard de personnes mourront à cause du tabagisme au cours du 21e siècle.
- Selon l’OMS, le tabagisme est la principale cause de décès et d’invalidité évitables dans le monde.
- Selon la Banque mondiale, les coûts du tabagisme pour la santé et l’environnement sont 11 fois plus élevés que la contribution de l’industrie du tabac à l’économie.
(Source : International Tobacco Control Policy Evaluation Project)
Question : Que faites-vous avec les résultats de vos études?
Réponse : L'un de nos principaux objectifs est de communiquer notre information non seulement au milieu scientifique, mais aussi aux responsables des politiques dans le monde entier. L'initiative d'évaluation est actuellement la seule étude internationale qui évalue les politiques de la CCLAT, au niveau des populations partout dans le monde. Par conséquent, nos conclusions suscitent un grand intérêt puisque les parties à la CCLAT négocient et établissent des lignes directrices et des protocoles pour le traité. En novembre, j'ai participé à la conférence annuelle des parties à la CCLAT, qui a eu lieu à Durban en Afrique du Sud. Les délégués de la Corée du Sud ont déclaré qu'ils hésitaient à appuyer les mises en garde illustrées, car ils étaient d'avis que cela pourrait déprimer les fumeurs. Le Secrétariat de la CCLAT m'a demandé de parler aux délégués sud-coréens des résultats concluants de la recherche sur le sujet. Je leur ai parlé des résultats de l'initiative d'évaluation obtenus dans leur propre pays. Le lendemain, la délégation sud-coréenne a annoncé qu'elle appuyait entièrement les mises en garde illustrées.
Question : En comparaison avec des études de moindre envergure, quelles leçons pouvons-nous tirer de collaborations internationales comme l'initiative d'évaluation?
Réponse : Dans chacun des 19 pays, l'initiative d'évaluation pose des questions identiques ou très similaires sur le tabagisme. Le fait d'avoir des mesures communes qui sont toutes fondées sur un modèle conceptuel commun nous permet de faire des comparaisons plus solides et plus appropriées entre les pays, particulièrement des comparaisons sur les répercussions des politiques ou sur les variations dans les politiques d'un pays à l'autre. Nous constatons que les mises en garde illustrées sont plus efficaces que les mises en garde écrites. Nous constatons aussi que des lois antitabac détaillées sont aussi efficaces dans presque tous les pays. Dans des études réalisées à plus petite échelle, il n'est pas possible d'obtenir des conclusions aussi étendues à l'échelle des pays.
Question : Que peut faire le Canada pour améliorer ses propres politiques antitabac?
Réponse : Dans le monde, le Canada est considéré comme un leader de la lutte antitabac. En instaurant les mises en garde illustrées sur les paquets de cigarettes en 2001, nous avons inspiré de nombreux pays. Nous devons continuer de réviser et de mettre à jour ces étiquettes à la lumière des résultats de recherche probants. Le Canada doit aussi colmater les brèches dans nos lois sur la publicité afin que la population canadienne ne soit plus exposée à la publicité des sociétés productrices de tabac.