Profil de recherche - Un intérêt tout naturel

Dre Heather Boon
Dre Heather Boon

À mesure que les produits naturels en vente libre gagnent en popularité auprès des Canadiens, les pharmaciens font face à de nouveaux défis

Retour à l'article principal ]

Plus de 70 % des Canadiens utilisent des produits de santé naturels (PSN), comme des plantes médicinales, des vitamines et des suppléments alimentaires. Mais que savent les pharmaciens des PSN vendus librement dans leurs commerces? Que devraient-ils savoir? La Dre Heather Boon, professeure agrégée à la Faculté de pharmacie Leslie Dan de l'Université de Toronto, dirige une étude d'une durée de quatre ans sur les PSN et les pratiques pharmaceutiques, financée par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC). Elle partage ici ses réflexions sur ce phénomène grandissant et sur la réponse des pharmaciens.

En bref

Qui – Dre Heather Boon, Université de Toronto, présidente du Conseil consultatif d’experts de la Direction des produits de santé naturels de Santé Canada et coauteure du Complete Natural Medicine Guide to the 55 Most Common Herbs.

Question – Les pharmaciens occupent un rôle central pour fournir de l’information scientifique sur les produits de santé naturels vendus librement dans leurs commerces, mais leur niveau de connaissance varie considérablement.

Approche – La Dre Boon et son équipe ont consulté des pharmaciens, des vendeurs de produits de santé, des responsables de politiques, des professionnels de la santé et des représentants d’associations de pharmaciens, de l’industrie pharmaceutique et de l’industrie des PSN. Ils ont aussi organisé des groupes de discussion à divers endroits du pays afin de mieux comprendre les attentes des consommateurs et les préoccupations des pharmaciens.

Impact – Les lignes directrices sur les compétences de base à détenir sur les médecines complémentaires et parallèles sont actuellement diffusées aux écoles de pharmacie du Canada afin d’être intégrées aux programmes d’études.

Question (Q) : Les pharmaciens sont en mesure de donner des conseils sur l'usage des PSN, mais n'est-il pas vrai que leur niveau de connaissance varie grandement?

Dre Heather Boon (HB) : Nous avons des pharmaciens qui disent ne rien connaître ou n'avoir rien appris à l'école à ce sujet, et d'autres qui s'y intéressent et qui ont développé une expertise. C'est une des raisons pour lesquelles nous avons voulu réaliser cette étude : nous devions savoir où fixer la barre.

Q : Vous avez organisé des groupes de discussion à divers endroits du pays avec des consommateurs et des pharmaciens. Pourquoi des consommateurs?

HB : Il est bien pour nous les pharmaciens de nous entendre sur ce que nous pouvons dire au public, mais nous voulions aussi connaître les attentes des patients.

Q : Quelles étaient ces attentes?

HB : Ils voulaient surtout que leur pharmacien puisse les informer des possibilités d'interaction entre une plante médicinale particulière et leurs médicaments. Ils étaient convaincus du rôle à jouer par les pharmaciens à cet égard.

Q : Pouvez-vous donner un exemple?

HB : Beaucoup de gens ayant souffert de problèmes cardiaques prennent de la warfarine, car cela empêche la formation de caillots. Or il existe beaucoup de plantes médicinales qui peuvent agir sur le métabolisme de la warfarine ou sur la coagulation du sang. Les gens nous ont dit qu'il serait utile de pouvoir se renseigner auprès de son pharmacien sur la compatibilité de certains produits naturels avec la warfarine. Nous disons aussi aux pharmaciens d'être attentifs à ce genre de situation, car les patients peuvent ignorer l'importance de connaître l'interaction plantes-médicaments.

Les pharmaciens sont-ils souvent interrogés par leurs clients sur les produits de santé naturels (PSN)?

« Constamment », répond Jaklin Boulos, pharmacienne au magasin HBC Zellers à Toronto. « Je dois avouer ma surprise devant l'intérêt des gens pour les PSN. Ce sont des questions très fréquentes. »

Mme Boulos a obtenu en 2007 un diplôme en pharmacie de l'Université de Toronto, où elle a travaillé avec la Dre Heather Boon à la rédaction des pages destinées aux patients dans camline.ca (en anglais seulement), ressource en ligne à l'usage des pharmaciens et des patients désireux de s'informer sur les médecines complémentaires et parallèles (MCP). C'est une source à laquelle elle se réfère souvent aujourd'hui et d'où elle imprime des feuillets d'informations pour ses clients.

« Les gens posent beaucoup de questions sur les produits contre l'arthrite, comme la glucosamine et la chondroïtine, confie Mme Boulos. Ils s'informent de divers PSN utilisés pour perdre du poids ou promouvoir la bonne santé, comme l'échinacée pour combattre le rhume. »

Au cours de ses deux ans et demi de pratique, Mme Boulos a vu l'intérêt pour les PSN augmenter considérablement.

« La hausse est indéniable. »

Q : Les gens achètent souvent des plantes médicinales en vente libre sans parler à un pharmacien. Cela peut-il poser un problème?

HB : Tout à fait. C'est pourquoi nous devons faire un travail d'éducation auprès des consommateurs pour leur faire comprendre que les produits naturels ne sont pas nécessairement sûrs pour tout le monde. En revanche, si nous aiguillons les clients vers leur pharmacien, nous devons nous assurer que ce dernier sera prêt à leur répondre.

Q : Les pharmaciens sont-ils prêts?

HB : De plus en plus. On compte plus de magasins où au moins un pharmacien peut répondre à ces questions. Ceux qui pratiquent déjà ont accès à la formation continue. En parlant à l'Association des pharmaciens de l'Ontario, j'ai appris qu'elle organisait une série de webinaires destinés à ses membres désireux d'en savoir davantage sur les médecines complémentaires et parallèles.

Q : Un récent sondage Ipsos Reid révèle que 71 % des Canadiens consomment maintenant des produits naturels. Les pharmaciens doivent donc s'adapter, n'est-ce pas?

HB : À présent que les PSN sont réglementés par Santé Canada en tant que sous‑catégorie de médicaments, les pharmaciens sont beaucoup plus faciles à convaincre de leur importance. Auparavant, bon nombre de ces produits étaient vendus en tant qu'aliments, et notre rôle n'était donc pas clairement délimité. Aujourd'hui, les PSN sont considérés comme une classe de médicaments, et relèvent donc clairement de notre compétence à mon avis.

Q : Qu'est-ce que veulent les pharmaciens?

HB : Ils aimeraient avoir plus de connaissances. Ce sont des gens qui sont devenus des professionnels de la santé par désir d'aider les gens. Ils nous répètent encore et encore combien ils regrettent de ne pas en avoir appris davantage sur les médecines complémentaires et parallèles à l'université. Je pense qu'il sera assez facile de faire modifier les programmes d'études. Et c'est là que tout commence.

Q : Comment ce projet progresse-t-il?

HB : Nous publierons bientôt une liste de recommandations sur les compétences de base à détenir par les pharmaciens sur les PSN. Le Canada compte dix écoles de pharmacie, et quatre d'entre elles ont délégué des cochercheurs dans notre projet. Elles ont convenu, à l'instar de leurs doyens, de mettre en oeuvre les recommandations sur les compétences de base. En fait, ces compétences sont déjà enseignées dans l'ensemble par nos cochercheurs dans ces écoles.

Que devraient savoir les pharmaciens?

Dans le cadre de leurs recherches, la Dre Boon et son équipe ont organisé 16 groupes de discussion avec des pharmaciens et des consommateurs, ont vérifié les connaissances d'étudiants en quatrième année de pharmacie sur les plantes médicinales et ont fait enquête auprès de 3356 pharmaciens canadiens. Pour terminer, ils ont demandé à des experts en formation sur les PSN ou dans l'établissement ou l'application de politiques pharmaceutiques connexes ce que devraient inclure les compétences de base des pharmaciens nouvellement diplômés. Une série de lignes directrices soumise à l'American Journal of Pharmacy Education a été acceptée et sera bientôt publiée. D'ici là, nous vous présentons ci-dessous une version abrégée et provisoire des énoncés produits en 2008.

Les diplômés en pharmacie devraient pouvoir :

  • Créer des occasions de parler ouvertement des PSN avec les patients, ce qui inclut s'enquérir de leur usage des PSN; tenir compte des PSN dans la prévention ou la détermination des causes d'une mauvaise réponse thérapeutique; intégrer les connaissances sur les PSN à des plans de soins individualisés; documenter l'utilisation des PSN par les patients, au besoin.
  • Consulter et évaluer des sources d'information sur les PSN, ce qui inclut trouver des références crédibles sur les PSN; trouver des indications factuelles relatives à l'usage et aux effets; déterminer les interactions réelles ou potentielles avec des médicaments ou des maladies.
  • Renseigner les patients et les autres professionnels de la santé sur l'efficacité des PSN, leurs effets indésirables potentiels et leurs possibilités d'interaction avec des médicaments.

Réglementation

Selon la loi canadienne, les PSN désignent toute substance trouvable dans la nature fabriquée, vendue ou présentée comme pouvant servir : a) au diagnostic, au traitement, à l'atténuation ou à la prévention d'une maladie, d'un désordre, d'un état physique anormal ou de leurs symptômes chez l'être humain; b) à la restauration ou à la correction des fonctions organiques chez l'être humain; c) à la modification des fonctions organiques chez l'être humain telle que la modification de ces fonctions de manière à maintenir ou à promouvoir la santé.*

Santé Canada réglemente les PSN, qui incluent : les vitamines et les minéraux, les plantes médicinales, les remèdes homéopathiques, les remèdes traditionnels, les probiotiques, les acides aminés et les acides gras essentiels vendus aux consommateurs sans ordonnance.**

Statistiques

Soixante et onze pour cent des adultes canadiens interrogés en 2005 ont dit avoir utilisé un PSN. Parmi eux, 38 % ont dit le faire sur une base quotidienne, 37 % durant certaines saisons, et 11 % sur une base hebdomadaire. Les PSN les plus populaires étaient les vitamines (57 %), l'échinacée (15 %), les plantes médicinales ainsi que les produits algaux ou fongiques (11 %). ***

Les dépenses des Canadiens en produits et services de médecine parallèle ont été estimées à 7,84 milliards pour la seconde moitié de 2005 et la première moitié de 2006. ****

Dans la liste des 20 produits d'autogestion de la santé les plus vendus au Canada en 2004, compilée par l'Association canadienne de l'industrie des médicaments en vente libre, les PSN sont arrivés au 6e rang, et les plantes médicinales, au 8e. (Les remèdes contre les maux de tête et les analgésiques en vente libre se sont classés au 1er rang.) *****

Sources

* Gouvernement du Canada. Règlement sur les produits de santé naturels, 2003

** Santé Canada

*** Ipsos Reid pour Santé Canada. Sondage de référence auprès des consommateurs sur les produits de santé naturels

**** Complementary and Alternative Medicine in Canada: Trends in Use and Public Attitudes, 1997-2006, by Nadeem Esmail, The Fraser Institute (en anglais seulement)

***** ACIMVL (en anglais seulement)