Profil de recherche - Les aînés, source de savoir

Dr Pierre Selim Haddad
Photo par Marc Robitaille
Des guérisseurs cris démontrent à une équipe de chercheurs sur le diabète l'utilité des connaissances anciennes pour la médecine moderne
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Pour la plupart des gens, l'origine des médicaments est une petite bouteille de plastique transparent.
Nous oublions que les médicaments sont souvent créés à partir de plantes, selon le Dr Pierre Selim Haddad, professeur de pharmacologie à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal.
« Les gens tendent à omettre cette réalité » , indique le Dr Haddad, qui vient de passer six ans avec les Cris d'Eeyou Istchee dans le nord du Québec afin d'étudier les propriétés antidiabétiques de thérapies traditionnelles à base de plantes. « D'après certaines études, 40 à 60 % des médicaments les plus prescrits dans le monde sont d'origine végétale. »
En bref
Qui – Dr Pierre Selim Haddad, chef de l'Équipe de recherche sur les médecines autochtones antidiabétiques des IRSC, Université de Montréal.
Question – Le diabète de type 2 a des effets dévastateurs sur les populations autochtones du Canada. Les approches occidentales de traitement du diabète, basées sur les médicaments et le changement des habitudes de vie, ne sont guère efficaces, car elles ne cadrent pas avec la culture autochtone.
Approche – Le Dr Haddad dirige une équipe de recherche multidisciplinaire aux universités de Montréal, McGill et d'Ottawa, qui travaille auprès des Cris d'Eeyou Istchee dans le nord du Québec pour évaluer l'activité antidiabétique de plantes médicinales utilisées par les guérisseurs.
Impact – Le but est de combiner les connaissances traditionnelles et la science moderne pour créer des produits de santé naturels culturellement adaptés aux besoins et aux croyances des Autochtones.
Avec l'aide financière des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), le Dr Haddad dirige une équipe multidisciplinaire de spécialistes répartis dans sept laboratoires et trois universités. Cette équipe travaille directement avec le Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie-James et les nations cries de Mistissini, Whapmagoostui, Nemaska et Waskaganish.
Les taux de diabète chez les Autochtones comptent parmi les plus élevés au Canada; ils sont au moins trois fois supérieurs aux taux observés dans la population générale, selon l'Agence de santé publique du Canada. Cependant, les médicaments modernes et la promotion d'une vie saine n'ont pas réussi à faire reculer la maladie. L'équipe du Dr Haddad cherche à créer des approches de traitement adaptées à la culture autochtone par la combinaison de thérapies occidentales et traditionnelles.
Guidée par l'information recueillie dans les entrevues avec des aînés cris, l'équipe a analysé 17 plantes et a conclu que neuf d'entre elles possédaient des propriétés similaires à la metformine, médicament communément utilisé pour réduire la glycémie. Cela n'est pas surprenant, note le Dr Haddad, puisque la metformine est un dérivé chimique d'un composé présent dans le lilas d'Espagne. Les guérisseurs cris ont simplement utilisé d'autres plantes pourvues de propriétés similaires, dont l'activité antidiabétique est tout aussi puissante et potentiellement utile.
« Nous parlons de la même chose, mais dans une perspective et une langue différentes. Les Cris tirent leur inspiration du contact avec la nature, mais le résultat final est le même. »
Le résultat d’une coïncidence
Selon Kathleen Wootton, chef adjointe de la Nation crie de Mistissini, la collaboration avec l’équipe du Dr Haddad est le résultat d’une coïncidence et d’une bonne synergie. Environ au même moment où la communauté a voulu explorer des moyens de combiner les remèdes traditionnels et les médicaments modernes, le Dr Haddad commençait à étudier les propriétés antidiabétiques de plantes médicinales utilisées par les aînés.
« L’Univers a trouvé un moyen de nous réunir », philosophe Mme Wootton. « Nous avions une raison commune d’explorer l’utilité des médicaments traditionnels pour traiter le diabète parmi les membres de notre communauté. »
Elle dit que le succès du projet est attribuable à l’engagement que les Cris ont réussi à obtenir dès le départ : « Nous nous préoccupions de ce qui allait arriver aux connaissances traditionnelles et à la propriété intellectuelle des aînés cris. Nous voulions nous assurer que les intérêts de nos membres seraient protégés et respectés. Tout a très bien fonctionné – nous avons conclu une très bonne entente avec les chercheurs. »
Jusqu'à maintenant, l'équipe a publié plus de 15 articles ou rapports soumis à l'examen des pairs. Cependant, adapter le savoir traditionnel au monde moderne n'est pas aussi simple qu'analyser les propriétés des médicaments utilisés par les Cris – extraits de feuilles, de racines et de cônes de pin administrés sous forme d'infusions et d'onguents – et publier les résultats. Ayant à coeur de protéger la propriété intellectuelle des Cris, les chercheurs consultent les aînés et obtiennent leur approbation officielle avant chaque publication.
« Ils désirent participer à l'interprétation des résultats de cette recherche. Lorsque nous avons monté le projet, nous avons créé un comité directeur composé de représentants des aînés, de la communauté et du Conseil cri de la santé, explique le Dr Haddad. Nous tenons, deux fois l'an, des réunions scientifiques où tous les laboratoires s'informent mutuellement de leurs progrès et les aînés reçoivent des sommaires vulgarisés traduits en cri. »
Les valeurs autochtones se reflètent également dans les essais cliniques. Par exemple, le plan de recherche initial prévoyait des essais contrôlés randomisés – où un placebo est administré à un groupe témoin –, mais l'idée s'est heurtée au refus des aînés.
« Les placebos constituent pour eux de faux médicaments, et s'en servir est donc contraire à l'éthique. Nous avons proposé une démarche différente, mais permettant d'obtenir les mêmes résultats. L'accès à nos essais cliniques a finalement été très libre, car il est important pour les Cris que tous ceux qui veulent participer à l'étude puissent le faire. »
L'étude
L'équipe du Dr Haddad se livre actuellement à des essais cliniques par observation visant à déterminer le potentiel antidiabétique de médicaments traditionnellement utilisés par les Cris de Mistissini, une des quatre communautés cries du nord du Québec participant aux recherches de l'équipe depuis 2003.
« Le traitement comme tel est laissé entre les mains du guérisseur, explique le Dr Haddad. Les patients rencontrent à la fois leur médecin et leur guérisseur, et c'est ce dernier qui prépare le traitement, ou qui montre aux patients comment le préparer et se l'administrer. Les patients sont ensuite suivis tous les mois et sont soumis à une batterie de tests en laboratoire par des médecins et des infirmières. »
La trentaine de participants seront suivis pendant quatre mois, et auront le choix de l'être quatre mois de plus. Le travail est coordonné par la Nation crie de Mistissini, avec l'aide du Conseil cri de la santé.
« Les communautés sont les maîtres d'oeuvre du projet, souligne le Dr Haddad. Ce sont elles qui dirigent les études cliniques. Nous avons des chercheurs cliniques qui assurent la conformité du volet clinique aux normes scientifiques les plus élevées, mais leur intervention est limitée. »
Bien que réticent à nommer des plantes ou à décrire des thérapies particulières, le Dr Haddad s'est dit impressionné par les résultats de certains traitements.
« Un des plus étonnants est une préparation à base de plante véritablement efficace contre les ulcères du pied, une complication commune du diabète. Des patients qui devaient subir une amputation ont été revus trois semaines plus tard presque guéris. Ce sont des plantes aux effets puissants. »
Pour plus d'information sur l'Équipe de recherche sur les médecines autochtones antidiabétiques des IRSC, prière de visiter leur site Web (en anglais seulement).
« Lorsque j'ai commencé à travailler avec les Cris, je me voyais comme un « valideur » , expert scientifique pouvant confirmer les propriétés médicinales des traitements traditionnels. Maintenant, je me perçois davantage comme « traducteur » de l'information issue de la médecine traditionnelle dans une langue accessible aux scientifiques et aux professionnels de la santé. »
-- Dr Pierre Haddad