Profil de recherche - Comprendre l’écologie de la santé

Dre Donna Mergler
Des chercheurs canadiens étudient la nutrition, la pollution et la biodiversité en Amazonie
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Pour une bonne partie des habitants des environs de la rivière Tapajós, un affluent majeur de l'Amazone, ce cours d'eau ne fait pas qu'enjoliver le paysage : c'est à la fois leur route, leur gagne-pain et leur principale source de nourriture. Mais c'est aussi une menace pour leur santé.
En 1994, des chercheurs au Brésil ont invité les Drs Donna Mergler, neurotoxicologue, et Marc Lucotte, biogéochimiste, de l'Université du Québec à Montréal à venir les retrouver dans la région de la Tapajós pour les aider à déterminer si la santé des habitants des villages de pêcheurs riverains était affectée par les niveaux élevés de mercure mesurés dans leur organisme. Avec les fonds du Centre de recherches pour le développement international, les chercheurs ont commencé à chercher les sources de mercure et à évaluer la santé des villageois.
En bref
Qui – Dre Donna Mergler, professeure émérite, CINBIOSE, Université du Québec à Montréal
Question – Les habitants des villages de pêche sur les rives de la Tapajos, dans la partie brésilienne de l’Amazonie, sont exposés à des niveaux élevés de mercure par leur approvisionnement alimentaire, ce qui leur cause des problèmes moteurs et visuels.
Recherche – La Dre Mergler a collaboré avec les villageois et des chercheurs canadiens et brésiliens pour déterminer les sources et les voies de contamination au mercure et ses effets sur la santé et pour concevoir des stratégies permettant de réduire les risques de toxicité sans renoncer à l’apport nutritif des aliments locaux.
Impact – Les villageois continuent de consommer du poisson tout en absorbant moins de mercure, et ils agissent pour réduire la contamination du poisson attribuable à la déforestation.
« L'équipe du Dr Lucotte a conclu que la pollution au mercure était imputable à la déforestation », dit la Dre Mergler. « Le mercure est présent à l'état naturel dans le sol. En supprimant le couvert forestier, on stimule le processus d'érosion du sol, qui est emporté par l'eau, où il se transforme en mercure organique, pénètre dans la chaîne alimentaire et s'accumule dans le poisson », explique la Dre Mergler.
La contamination des poissons de la rivière pose un problème majeur aux villages riverains, qui dépendent principalement de la pêche pour se nourrir. Les habitants mangent aussi plus de poissons prédateurs – au sommet de la chaîne alimentaire – qui contiennent davantage de mercure.
Après avoir recueilli des données sur le type et la quantité de poisson consommé par les villageois, la Dre Mergler et son équipe ont prélevé des échantillons de leurs cheveux afin d'y observer les variations des niveaux de mercure. Les chercheurs ont pu ainsi déterminer quelles espèces de poissons constituent la principale source de mercure dans l'alimentation des habitants. Ils ont ensuite examiné les systèmes nerveux et cardiovasculaire des gens pour voir si le mercure avait un effet sur leur santé.
« Par exemple, nous avons examiné la coordination motrice, la motricité fine et la vue des habitants et avons constaté que ceux dont les niveaux de mercure étaient les plus élevés affichaient les résultats les plus faibles aux tests visant à évaluer ces habiletés », ajoute la Dre Mergler. « Cela ne représente pas nécessairement un trouble clinique, mais pour un pêcheur qui doit réparer ses filets, la perte de la coordination motrice, de la motricité fine et de la vue est un problème très sérieux. »
Dans la phase suivante du projet, l'équipe de la Dre Mergler a travaillé avec les villageois pour tenter de trouver comment réduire leur exposition au mercure sans pour autant leur interdire de consommer du poisson. Les chercheurs ont conçu une campagne d'éducation avec le slogan « Mangez plus de poissons qui ne mangent pas d'autres poissons ».
Cinq ans après le lancement de cette campagne, la Dre Mergler a constaté que les villageois consommaient plus de poissons herbivores, que les traces de mercure dans leurs cheveux avaient diminué et que leurs capacités motrices s'amélioraient. À la suite d'une question posée dans le cadre d'un atelier sur la nutrition et la santé destiné aux femmes, les chercheurs ont décidé d'étudier d'autres aspects de l'alimentation des villageois pour y déceler d'autres sources possibles de mercure.
« Il s'agit d'un petit village d'environ 550 habitants, au beau milieu de l'Amazonie, accessible uniquement par bateau à l'époque. Chaque jour pendant une année complète, 26 femmes du village ont pris en note tout ce qu'elles mangeaient », se rappelle la Dre Mergler. L'activité a été coordonnée par la sage-femme du village, qui s'assurait que les questionnaires étaient remplis quotidiennement. Au bout d'un an, les chercheurs ont analysé une nouvelle fois les cheveux des villageois pour découvrir que ceux dont l'alimentation était riche en fruits affichaient des niveaux de mercure moins élevés, même s'ils consommaient en même temps beaucoup de poisson.
Cela dit, malgré la baisse des niveaux de mercure, la vue des villageois ne s'était pas améliorée. C'est alors que l'équipe a reçu d'autres fonds des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) pour étudier plus en détail la vue de 450 personnes dans 12 villages riverains. Leur analyse a confirmé les effets négatifs du mercure sur plusieurs fonctions visuelles, mais ils ont également appris que le sélénium, contenu principalement dans les noix du Brésil, semblait compenser certains des dommages à la vue causés par l'exposition au mercure.
Selon le Dr Carlos Passos, qui s'est joint au projet de la Tapajós en tant qu'étudiant brésilien de premier cycle, le projet illustre l'importance d'envisager l'environnement dans une perspective multidisciplinaire pour résoudre un problème de santé complexe. « En étudiant les effets protecteurs potentiels des fruits locaux contre la contamination au méthylmercure par le poisson, je pouvais voir les avantages d'une approche axée sur la santé des écosystèmes pour maintenir l'intégrité de l'écosystème et améliorer la santé humaine », explique le Dr Passos. « Ces expériences sont d'une grande utilité pour nos activités de recherche actuelles dans la région de la Tapajós. »
Les travaux de l'équipe de la Dre Mergler ont engendré un projet Teasdale-Corti où des chercheurs collaborent avec des agriculteurs locaux pour réduire la coupe à blanc et combattre la contamination au mercure à sa source. Les chercheurs inciteront aussi les agriculteurs à abandonner les pratiques agricoles traditionnelles, qui accélèrent le processus d'érosion, pour entreprendre la culture de graminées et d'arbres locaux pour contribuer à la préservation des sols.
« En optant pour une approche écosystémique et en joignant toutes ces idées ensemble, nous tentons de voir comment profiter de l'incroyable biodiversité de l'environnement amazonien pour promouvoir une saine alimentation, réduire les risques de contamination et améliorer la santé humaine », conclut la Dre Mergler.