Profils de recherche - Quand l’histoire rend malade

Dre Patricia Spittal et
le chef Wayne Christian
Selon une étude pluriannuelle financée par les IRSC où des chercheurs universitaires travaillent en partenariat avec des dirigeants autochtones, les enfants de survivants d'agressions dans les pensionnats peuvent courir un risque accru de contracter l'hépatite C.
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Dans ce qu'ils croient être une première mondiale, des chercheurs de l'Université de la Colombie‑Britannique – travaillant directement auprès de dirigeants autochtones, de groupes communautaires et de fournisseurs de soins de santé – ont produit des données associant un traumatisme historique à un risque accru de maladie.
Depuis six ans, un groupe de jeunes Autochtones de Vancouver et Prince George qui fument ou s'injectent des drogues illicites participe au projet Cedar. Les chercheurs ont montré que la probabilité de contracter l'hépatite C est presque deux fois plus élevée chez ceux dont un parent a été placé dans un pensionnat.
En bref
Qui – Dre Patricia Spittal, professeure agrégée, École de santé publique et populationnelle de l’Université de la Colombie-Britannique, et Wayne Christian, chef de la nation Splatsin SecwepemcQuestion – Les taux de VIH et d’hépatite C sont plus élevés chez les Autochtones que chez les autres Canadiens. Ceux qui vivent dans les villes et font usage de drogues illicites sont particulièrement à risque.
Approche – Le projet pluriannuel Cedar porte sur l’impact d’un traumatisme historique, en l’occurrence le fait d’avoir un parent ayant vécu dans un pensionnat, sur les problèmes de santé chez cette population à risque.
Impact – Les conclusions pourraient aider à guider les approches et les programmes en vue de créer un « cadre de guérison » pour s’attaquer aux problèmes de santé et à leurs causes profondes.
Lorsqu'ils ont fait part de ces conclusions – en février durant les Jeux olympiques –, les médias ont mentionné que si des taux élevés de toxicomanie et d'hépatite C n'étaient pas surprenants pour les rues dures du Downtown Eastside de Vancouver, les taux étaient en fait plus élevés pour Prince George, ville d'environ 70 000 habitants à l'intérieur de la Colombie‑Britannique.
Selon l'étude, le traumatisme historique venait au troisième rang, à égalité avec le fait d'être une femme, comme facteur de risque pour l'hépatite C chez les participants. L'utilisation quotidienne de drogues injectables et la réutilisation d'aiguilles étaient, dans l'ordre, les deux principaux facteurs de risque.
« Nous avons regardé ailleurs dans le monde où il y avait un système de pensionnats – en Nouvelle‑Zélande, en Australie, aux États‑Unis et au Canada », dit la Dre Patricia Spittal, professeure agrégée à l'École de la santé publique et populationnelle de l'Université de la Colombie‑Britannique. « C'est la première fois à notre connaissance qu'une corrélation statistique a été établie entre des antécédents de vie en pensionnat chez un parent et une maladie infectieuse. »
Selon la Dre Spitttal, on comprend facilement l'incidence accrue d'hépatite C – infection du foie transmise par le sang – chez les utilisateurs de drogues injectables. Il est logique aussi de comprendre pourquoi les fils et les filles des survivants des pensionnats, eux-mêmes nombreux à avoir subi des agressions et à avoir été retirés de leurs familles en bas âge –, pourraient être attirés par un mode de vie où ils sont dépendants des drogues.
« C'est de l'automédication », dit la Dre Spittal. « Presque la moitié des jeunes gens dans nos études ont été agressés sexuellement au début de leur enfance. Presque 60 % de nos jeunes participants ont été enlevés à leurs parents, et l'âge médian auquel ils ont été placés en famille d'accueil la première fois est de cinq ans. Le traumatisme est donc intergénérationnel. Après avoir passé à travers tout ça, vous voulez engourdir votre souffrance. »
Le projet Cedar, financé en grande partie par les Instituts de recherche en santé du Canada, est une initiative de recherche communautaire où des chercheurs autochtones ou non travaillent en collaboration avec des dirigeants autochtones.
Le chef Wayne Christian, de la nation Secwepemc Splatsin, est coauteur du rapport, l'un de plusieurs que le projet Cedar a produits. Selon lui, les faits justifient la création de « cadres de guérison » pour les Autochtones à risque afin de prendre en charge le traumatisme multigénérationnel qui est le résultat d'années d'abus dans les pensionnats.
« Nos gens ont eu recours à la psychothérapie et à un certain nombre de processus différents », dit le chef Christian. « Par contre, nous avons aussi nos méthodes traditionnelles. La purification par la cérémonie de la suerie est utilisée par certaines personnes, de même que d'autres cérémonies d'eau et de baignade. Il existe toute une panoplie d'autres outils. Pour moi, ce sont des outils de ressources humaines; ils viennent de notre culture et doivent être combinés aux outils de la vie moderne pour donner aux gens ce dont ils ont besoin pour guérir. »
La Dre Spittal estime que le rôle des chercheurs est d'aider à prendre en charge les problèmes de santé qui découlent du traumatisme historique que les pensionnats ont infligé aux Autochtones. Et si les taux de VIH et d'hépatite C chez les Premières nations, les Inuits et les Métis du Canada sont considérés comme épidémiques, elle envisage quand même l'avenir avec beaucoup d'optimisme.
« Nous essayons de comprendre les facteurs qui contribuent à l'épidémie, et le traumatisme historique en est un. Néanmoins, tout n'est pas noir, parce que les dirigeants autochtones apportent une énergie et une sagesse incroyables. Ils sont déterminés à trouver leurs propres solutions combinant les systèmes de guérison occidentaux et indigènes pour les genres de choses qui doivent se produire. »
« Ces nombres représentent nos gens. Ce pourrait être nos neveux et nièces, nos petits‑enfants, nos frères et soeurs, ou nos oncles et tantes. Pour nous donc, quand nous parlons de ces statistiques, ce sont plus que des nombres. C'est pourquoi nous participons si activement à ce processus – cela signifie beaucoup pour nous sur le plan de ce que nous faisons pour notre jeunesse. »
-- chef Wayne Christian
L'étude
Le projet Cedar est nommé ainsi en raison du conifère traditionnellement utilisé dans les rituels des peuples autochtones comme source de fumée ou brosse servant à nettoyer et à purifier. Le cèdre est aussi considéré comme « l'arbre de vie » parce qu'il est capable de résister aux quatre éléments en toutes saisons.
Le projet vise à étudier les hauts taux de VIH et d'hépatite C chez les Autochtones. Les jeunes – surtout les utilisateurs de drogues illicites – sont particulièrement à risque. Un thème de recherche est la relation entre le fait d'avoir un parent ou un grand‑parent qui a été placé dans un pensionnat ou confié aux services d'aide à l'enfance et la vulnérabilité au VIH et à l'hépatite C.
Financée essentiellement par les IRSC, l'étude longitudinale permet de suivre, depuis 2003, quelque 600 Autochtones de 14 à 30 ans à risque, à Vancouver et à Prince George. Le projet est actuellement élargi pour inclure les jeunes Autochtones à risque de Kamloops. La Dre Spittal s'attend à ce que la cohorte compte 1 000 individus et à ce que les études se poursuivent pendant plusieurs années encore.
Pour de plus amples renseignements, voir le site Web du projet Cedar.