Profil de recherche - Les orphelins parmi nous

Dr Peter Menzies
Dr Peter Menzies

La pratique de longue date qui consiste à retirer de leur foyer des enfants autochtones destine à l'itinérance de nombreux membres de Premières nations, Métis ou Inuits en milieu urbain.

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Le rêve de commencer une nouvelle vie dans une grande ville présente beaucoup d'attrait, mais il peut tourner au cauchemar si le rêveur n'est pas préparé pour le rythme plus rapide et les valeurs différentes du monde urbain.

« Les villes sont sans pitié », dit le Dr Peter Menzies, chef de clinique des Services autochtones au Centre de toxicomanie et de santé mentale. « Comme n'importe qui d'autre, les Autochtones arrivent en ville avec leurs rêves et leurs espoirs. S'ils ne reçoivent pas d'aide ou ne sont pas assurés d'un soutien avant de déménager en ville, ils peuvent facilement rater leur coup, comme le montre le problème d'itinérance. »

En bref

Qui – Dr Peter Menzies, chef de clinique des Services autochtones au Centre de toxicomanie et de santé mentale, professeur adjoint, École de psychiatrie, Université de Toronto, et professeur auxiliaire, École de travail social, Université laurentienne, Sudbury

Question – Les Autochtones sont surreprésentés parmi les sans-abri dans les grandes villes du Canada. L’itinérance est un indicateur clé de piètre santé et s’accompagne souvent de problèmes de santé mentale, d’alcoolisme et de toxicomanie.

Approche – Le Dr Menzies soutient que le « traumatisme intergénérationnel » doit être pris en compte dans les programmes de traitement des sans-abri autochtones. Il prône des programmes de partenariat entre les organismes grand public de santé mentale et les organismesmes autochtones.

Impact – Un partenariat dont il a été le champion entre le Centre de toxicomanie et de santé mentale, les organismes autochtones et des dirigeants communautaires a conduit à la création d’un fructueux cycle de traitement de 21 jours en établissement, complété par un programme de suivi post-cure.

Même si l'on pense généralement qu'ils vivent surtout dans des communautés de Premières nations ou en milieu rural, plus de la moitié des Autochtones habitent dans des villes. Selon un sondage d'Environics Institute auprès de 2 614 Autochtones vivant dans 11 villes canadiennes, dont les résultats ont été publiés en avril de cette année, 71 % considéraient la ville comme leur domicile permanent, et 94 % aimaient la vie urbaine. Toutefois, bien que bon nombre se tirent très bien d'affaire dans les centres urbains, les Autochtones sont surreprésentés parmi les populations d'itinérants des principales villes canadiennes. À Winnipeg, par exemple, 70 à 80 % des sans‑abri sont autochtones, selon des estimations locales.

Le Dr Menzies évoque le « traumatisme intergénérationnel » comme principale raison pour laquelle tant d'Autochtones sont comme des orphelins parmi les populations de sans‑abri de nos villes et souffrent des problèmes de santé qui font partie de la vie sans domicile fixe. Pour lui, il s'agit d'un traumatisme transmis de génération en génération et dont les origines se situent au cours de la période de 1840 à 1983, durant laquelle plus de 100 000 enfants autochtones ont été confiés au système des pensionnats indiens. De l'avis du Dr Menzies, même quand les pensionnats étaient en train d'être fermés, la société autochtone a continué d'être déstabilisée par des politiques provinciales d'aide à l'enfance qui ont entraîné le retrait de milliers d'enfants de leurs familles et de leurs milieux, et leur placement en établissement ou dans des familles d'accueil.

Selon un article du Dr Menzies publié en 2007 dans le Canadian Journal of Native Studies, « pour les Autochtones, l'itinérance n'est pas simplement le résultat de facteurs comme des choix de vie mal avisés, l'absence de logement abordable ou des politiques de soins de santé mal appliquées ». Les pensionnats et les politiques d'aide à l'enfance « ont rompu les liens physiques entre les parents et les enfants, et entre les enfants et la communauté » pour créer des conditions beaucoup plus propices à l'itinérance.

« Sans rien de tangible sur le plan physique ou émotionnel pour les rattacher à leur lieu ou famille d'origine, nombre des hommes (dans l'étude) ont évoqué l'absence de sentiment d'appartenance ou de « chez-soi ». N'ayant aucun lien qui les rattachait à leur milieu d'origine, ces hommes étaient, en fait, des itinérants depuis leur jeunesse. »

Membre de la Première nation de Sagamok Anishnawbek, le Dr Menzies comprend sans qu'on lui explique les réalités de la vie auxquelles ont dû faire face tant d'Autochtones nés dans les années 1950 et 1960. Il a vécu dans un pensionnat entre l'âge de 3 et 13 ans, puis a été confié à la Société d'aide à l'enfance. Il ne cache pas la colère, la tristesse, la peine, la solitude, la honte et la confusion qu'il a ressenties parce qu'il a été élevé ailleurs que dans sa famille et sa communauté autochtone d'origine. Il peut se servir de cette perspective dans son travail de conseiller au coeur du centre‑ville de Toronto.

« La clé reste de ne pas trop s'identifier à la personne, de ne pas faire de projection », explique‑t‑il. « C'est de laisser la personne en face de vous parler de ses expériences et se voir avec ses propres yeux au lieu de lui dire ce que vous pensez. Je rencontre des thérapeutes qui disent des choses comme : « Si je suis capable, t'es capable toi aussi ». Tout le monde est différent. Ne vous comparez pas à vos clients, car ils vont réagir négativement et se retirer. »

Pour le Dr Menzies, l'alcoolisme et la toxicomanie – fléau chez les sans‑abri – est un symptôme de problèmes de santé mentale beaucoup plus grands. Impossible de traiter l'un sans l'autre, selon lui. Il faut donc que les organismes de santé et de services sociaux de la collectivité travaillent en partenariat avec les organismes autochtones pour concevoir des programmes qui tiennent compte du traumatisme intergénérationnel.

« J'ai toujours cru qu'il y avait des organismes autochtones qui pouvaient fournir une certaine quantité de services, et des organismes grand public qui pouvaient en fournir d'autres. En partenariat avec des organismes autochtones, nous avons créé un cycle de traitement en établissement de 21 jours pour hommes ici même au Centre de toxicomanie et de santé mentale. Le processus a été absolument extraordinaire. Nous considérons maintenant un cycle pour femmes. » Bien que l'évaluation du programme se poursuive, les résultats préliminaires montrent que 80 % des participants ont cessé de faire usage d'alcool et de drogues, et se sont engagés dans des programmes post‑cure et des activités culturelles autochtones.

Tant comme conseiller que comme concepteur de programmes de santé mentale, le Dr Menzies reconnaît l'importance de miser sur la résilience culturelle des Autochtones pour traiter le traumatisme intergénérationnel.

« Pour moi, la résilience, c'est fonctionner sur la base de ses forces : « Quelles sont vos forces? »; « Qu'avez‑vous appris de vos expériences négatives, et même positives? »; « Comment ces forces et apprentissages peuvent‑ils vous servir? ». Aux hommes ou aux femmes avec qui je travaille, je pose toujours la question suivante : « Qu'est‑ce qui vous amène ici aujourd'hui? ». Je suis ahuri qu'ils aient pu passer à travers tant d'épreuves – qu'il s'agisse d'agressions sexuelles, d'une prise en charge par les Services d'aide à l'enfance ou de temps en prison, ou d'un passé empreint de violence – et pourtant qu'ils soient là devant moi. C'est ça de la force. »

« Vous n'avez peut‑être jamais séjourné dans un pensionnat, mais vous portez les traumatismes non résolus de vos parents… parce qu'ils n'ont pas appris à maîtriser leur colère et à accepter ce qu'ils ont vécu. Et, évidemment, beaucoup de personnes qui ont été traumatisées se tournent vers les médicaments, l'alcool ou la drogue. »
-- Dr Peter Menzies