Profil de recherche - Entretien avec la Dre Janet Smylie

Dre Janet Smylie
Une chercheuse de Toronto et spécialiste des soins de maternité dit que l'Indigenous Knowledge Network répond au besoin de rendre la promotion de la santé des nourrissons et des tout‑petits plus pertinente pour les Autochtones.
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Bien qu'ils vivent dans des centres urbains dotés d'excellentes installations de soins de santé, les enfants des Premières nations ou d'origine inuite ou métisse ne bénéficient pas du même niveau de soins que les autres Canadiens. Une des raisons est que l'information sanitaire et les soins qu'ils reçoivent ne sont pas toujours adaptés à leur culture. La Dre Janet Smylie, de l'Hôpital St. Michael's et de l'Université de Toronto, dirige l'Indigenous Knowledge Network, réseau du savoir autochtone financé par les IRSC mettant en contact les travailleurs de la santé autochtones qui interviennent en première ligne, les responsables des politiques, les gardiens du savoir et les chercheurs universitaires afin de combiner les connaissances culturelles avec la promotion de la santé pour améliorer la santé des nourrissons et des tout‑petits. Elle répond ici à des questions au sujet du réseau et de ce qu'il accomplit.
En bref
Qui – Dre Janet Smylie, Keenan Research Centre du Li Ka Shing Knowledge Institute à l’Hôpital St. Michael’s, professeure agrégée, Sciences de la santé publique, Université de Toronto, conseillère à Seventh Generation Midwives Toronto
Question – Les agents de soins de santé ou de promotion de la santé chez les Premières nations, les Inuits et les Métis souvent n’ont pas d’information adaptée à leur culture pour leurs programmes de formation parentale et de santé infantile.
Approche – L’Indigenous Knowledge Network tire parti des connaissances culturelles des communautés autochtones et des connaissances scientifiques des chercheurs pour améliorer la mise en oeuvre des programmes à l’intention des nourrissons et des tout-petits.
Impact – Le but est d’améliorer la santé chez les enfants autochtones en faisant en sorte que la promotion de la santé soit plus pertinente et applicable.
IRSC : Premièrement, pourquoi l'Indigenous Knowledge Network est‑il nécessaire?
Janet Smylie :Actuellement, les services et les programmes de santé autochtone, et les personnes qui les gèrent et qui y travaillent, manquent d'information de bonne qualité. Par exemple, si vous dirigez un service de sages‑femmes en milieu urbain à Toronto, vous n'avez pas d'information valable sur les principales maladies dont souffrent les femmes autochtones ou les taux de mortalité infantile – des choses aussi élémentaires.
IRSC : Donc, l'idée est de créer de l'information de santé publique – en particulier sur la santé du nourrisson et du tout‑petit – qui est plus pertinente pour les Autochtones?
JS : Notre diversité est si incroyable au Canada. Des systèmes culturels et sociaux intacts ont cette caractéristique commune : d'importantes connaissances sont partagées pour que les nourrissons deviennent des adultes en santé, sûrs d'eux-mêmes et productifs. Le problème, c'est que les systèmes de compétences et de connaissances fondés sur la culture des Premières nations, des Inuits et des Métis ont été jugés moins importants que les systèmes européens, avec pour résultat que cette sorte de transmission culturelle s'est arrêtée. Cependant, imposer un autre système n'est pas possible. Nous essayons de nous en remettre et de récupérer ces connaissances pour nous assurer qu'elles sont activement transmises et appliquées dans les jeunes familles autochtones.
IRSC : Comment récupérez‑vous ces connaissances?
JS : Nous aidons entre autres les travailleurs de première ligne à passer une journée par semaine à parler avec des gens de leur milieu – souvent des personnes âgées – qui connaissent notre culture. Ils parlent à leur clientèle courante et s'empreignent de sa sagesse normale. En effet, souvent comme professionnels de la santé, nous oublions que nos patients ont beaucoup de connaissances à partager.
IRSC : Est‑ce la raison pour laquelle il est important d'obtenir le point de vue des aînés et des autres personnes-ressources traditionnelles comme les guérisseurs?
JS : Au fond, nous essayons de découvrir les meilleures pratiques. Si nous pouvons trouver les meilleures pratiques d'une culture à l'autre, les gens ont plus de chances de suivre des conseils qui leur siéent, qui leur sont familiers. Si la source est une tante ou une sage‑femme dans la communauté, les gens peuvent avoir plus confiance que s'il s'agit d'un médecin qu'ils viennent de rencontrer, par exemple.
IRSC : Cela signifie‑t‑il que vous devez penser à intégrer les connaissances traditionnelles avec les meilleures pratiques occidentales?
JS : Oui, les intégrer, ou simplement trouver les moments propices pour les enseigner. Par exemple, la plupart des nouveaux parents se sont déjà sentis stressés ou dépassés. Je me souviens qu'une des sages‑femmes avec qui je travaillais me parlait de sa grand‑mère qui lui disait, dans leur langue autochtone, quelque chose qui se traduirait à peu près comme ceci : « Ça va passer ça aussi » . C'est un enseignement culturel. Le communiquer à quelqu'un – au bon moment – peut apporter un grand réconfort.
IRSC : Les travailleurs de première ligne sont‑ils tous des travailleurs de la santé autochtones?
JS : Notre réseau compte actuellement 10 communautés participantes en Saskatchewan et en Ontario, et je crois que tous les représentants sont autochtones, quoique certains soignants de première ligne ne le soient pas.
IRSC : Il s'agit d'un projet de cinq ans, et vous avez déjà recruté les communautés et conclu des ententes de recherche. Vous en êtes maintenant à l'étape de la collecte de savoirs. En quoi cela consiste‑t‑il?
JS : Ces travailleurs de première ligne dans la communauté interviewent les clients qui ont participé à leurs programmes. Ils leur demandent un peu d'où proviennent leurs connaissances au sujet du rôle de parent et réfléchissent un peu aussi à la manière dont ce projet pourrait aider leurs clients de tous les jours. Et ils récoltent des récits oraux dans leurs milieux, identifiant les personnes qui possèdent des connaissances au sujet du parentage fondé sur la culture, ainsi que sur la promotion de la santé et les pratiques de santé pour les nourrissons et les tout‑petits.
IRSC : Comment ces récits oraux seront‑ils utilisés?
JS : Au cours de la deuxième moitié du projet, nous aiderons les travailleurs de première ligne à élaborer des stratégies pour utiliser les connaissances. Nous pensons aux technologies de l'information et espérons pouvoir numériser bon nombre des récits oraux pour les archiver. Nous avons un cinéaste qui nous aide. Nous sommes très souples pour ce qui est des modalités. Ce sera aux participants de la communauté de décider. Ce pourrait être aussi simple qu'un aîné qui se rend régulièrement à un programme de puériculture et qui raconte des histoires. Ou ce pourrait être aussi extravagant que la création d'une application pour iPod où une personne âgée parlerait de tout ce qui pourrait intéresser les clients. Il faut aller chercher l'auditoire là où il est.
IRSC : Vous êtes Métisse et travailleuse de la santé. Votre principale activité est la recherche, mais vous voyez encore des patients dans votre pratique, n'est‑ce pas?
JS : J'ai un programme de recherche en marche, mais je travaille aussi comme médecin‑conseil au sein d'une pratique familiale appelée Seventh Generation Midwives à Toronto. Cette pratique de sages‑femmes est un des partenaires communautaires dans le réseau. Je vois les difficultés auxquelles font encore face les jeunes autochtones, même dans un centre comme Toronto. Je suis ici à l'Hôpital St. Michael's où l'on trouve certains des meilleurs soins au monde, mais deux ou trois coins de rue plus loin, à Anishnawbe Health Toronto, là où j'ai travaillé à mes débuts en pratique familiale et en soins de maternité, il y a des gens qui font face à des défis inimaginables.
IRSC : Existe‑t‑il un plus grand besoin pour ce genre de réseau et ce qu'il peut faire en milieu urbain, vu que les Autochtones qui vivent en ville sont souvent coupés de la culture de leur peuple, de leur réserve et du milieu d'où ils viennent?
JS : Plus de la moitié des Autochtones du Canada vivent aujourd'hui dans des centres urbains, mais la recherche à leur sujet manque vraiment. La mortalité infantile chez les Autochtones est de 1,7 à 4 fois plus élevée que chez les autres Canadiens. Ce n'est pas mieux dans les zones urbaines, mais pourquoi? De toute évidence, les services de soins de santé seuls ne peuvent tout résoudre. Il faut donc donner à la communauté des moyens de renforcer la transmission des connaissances et les capacités d'être en santé et bien dans sa peau.