Profil de recherche - Une réponse claire et limpide

Dre Isabelle Brunette
Dre Isabelle Brunette
 

Une chirurgienne de l'oeil et chercheuse de Montréal travaille sur une façon de réparer les dommages trop fréquents subis par la cornée, de soulager la douleur et de rétablir la vision.

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Vieillir, c'est faire la part du feu.

On gagne en sagesse, mais on perd de son exubérance juvénile. On gagne en habileté, mais on perd en souplesse. Et pendant qu'on avance dans la vie et acquiert une solide expérience, on perd tranquillement un élément clé d'une vision claire : les cellules endothéliales cornéennes.

« L'endothélium est la fine couche de cellules qui recouvre la surface postérieure de la cornée », explique la Dre Isabelle Brunette, professeure à l'Université de Montréal et chirurgienne à l'Hôpital Maisonneuve-Rosemont.

En bref

Qui – Dre Isabelle Brunette, professeure au Département d'ophtalmologie de l'Université de Montréal; chirurgienne à l'Unité de recherche en ophtalmologie de l'Hôpital Maisonneuve Rosemont.

Question – La demande de greffe de cornée pour traiter la dysfonction endothéliale dépasse de beaucoup l'offre des banques d'yeux. Des personnes peuvent attendre des années pour une greffe.

Approche – La Dre Brunette met au point un processus pour extraire les cellules de la cornée malade d'un patient, les reconstruire en culture et, avec un laser femtoseconde, refaçonner le nouveau tissu pour en faire un greffon endothélial sain.

Impact – Le processus pourrait éliminer le besoin d'attendre des cornées données. Il éliminerait aussi le risque de rejet du greffon parce que les cellules seraient celles du patient.

Prochaine étape – Les résultats d'essais précliniques ont été très positifs. La Dre Brunette entreprendra bientôt des essais pour démontrer que les cornées recréées restent claires longtemps.

« On naît avec 4 000 cellules par millimètre carré, et on les perd parce qu'elles ne se répliquent pas. Elles disparaissent avec le temps, si bien que vers l'âge de 80 ans, on peut n'en avoir plus que 2 000 par millimètre carré. Et en cas d'accident ou de chirurgie de l'oeil, ou d'inflammation, le nombre de cellules perdues peut être encore plus grand. Il faut un minimum de 400 à 500 cellules endothéliales pour que la cornée puisse survivre. »

Ces cellules jouent un rôle vital, dit la Dre Brunette. Elles aspirent l'eau pour garder la cornée naturellement déshydratée et transparente. Si elles ne fonctionnent pas convenablement, l'eau s'accumule sur la cornée, qui s'épaissit alors comme une éponge mouillée, et des bulles blanches se forment. La sensation est douloureuse, étant donné la forte concentration de nerfs sensitifs dans la cornée.

Les deux principales causes de dysfonction endothéliale sont liées à l'âge : les complications de la chirurgie de la cataracte et la dystrophie endothéliale de Fuchs, une maladie qui a tendance à frapper les personnes dans la cinquantaine ou la soixantaine. Comme les populations vieillissent dans la plupart des pays occidentaux, il n'est pas surprenant que le nombre de personnes ayant besoin d'une greffe de cornée en raison d'une dysfonction endothéliale ait augmenté et continue d'augmenter. Bien que les dons aux banques d'yeux soient une source de tissus pour les greffes de cornée, l'attente, en fonction de l'endroit où l'on vit, peut être longue.

« Cela varie », dit la Dre Brunette. « Ici au Québec, l'attente peut certainement durer des années. »

Pour remédier à ce problème, la Dre Brunette et ses collègues, les Dres Lucie Germain et Stéphanie Proulx, du Laboratoire d'organogénèse expérimentale (LOEX) à l'Université Laval, se penchent sur une nouvelle approche de la greffe de cornée qui pourrait permettre de contourner le besoin de cornées provenant de banques d'yeux. La chercheuse est en train de mettre au point un procédé d'ingénierie tissulaire qui, à terme, permettrait d'utiliser les propres cellules des patients pour leur redonner la vue.

Les techniques de greffe de cornée ont considérablement évolué au XXIe siècle. La méthode classique en usage il y a encore cinq ans consistait à remplacer toute l'épaisseur de la cornée par une cornée donnée, même si seulement la couche endothéliale avait besoin d'être réparée. Pour la Dre Brunette, c'est l'équivalent de « remplacer le bras en entier lorsque le problème se situe au niveau du majeur seulement ».

À l'heure actuelle, les chirurgiens des yeux, comme la Dre Brunette, enlèvent la couche endothéliale malade et la remplacent par une cornée qui n'a que la moitié de l'épaisseur normale. Cette méthode n'exige aucune suture du greffon et comporte moins de risques de complications.

Financée par les Instituts de recherche en santé du Canada, la Dre Brunette change maintenant ce paradigme : son groupe et elle ont trouvé une façon de reconstituer les cellules endothéliales d'une personne et de les remplacer en tant que telles.

« Essentiellement, il s'agit de prélever des cellules endothéliales de la cornée malade et de les mettre en culture. Nous reconstruisons l'endothélium par ingénierie tissulaire puis le réimplantons dans l'oeil. » Les résultats d'essais précliniques sont encourageants : « Cela fonctionne bien, les cornées sont claires comme du cristal. »

Parce que l'endothélium est comme une gelée, le remplacer dans la cornée exige un « transporteur » mince, que la Dre Brunette façonne en utilisant un laser femtoseconde. Le laser émet des impulsions à une vitesse d'un millionième de nanoseconde, ce qui lui permet de façonner l'endothélium de remplacement avec précision pour l'oeil du patient. Ce travail est fait en collaboration avec l'Institut national de la recherche scientifique, à Varennes (Québec).

La Dre Brunette estime que sa méthode apporte trois améliorations majeures : « Premièrement, l'ingénierie tissulaire peut permettre d'éliminer le risque de transmission de maladie par le tissu du donneur. Deuxièmement, plus besoin d'attendre des cornées provenant de banques d'yeux. Troisièmement, les risques de rejet seraient nuls puisque ce sont les propres tissus et les propres cornées des patients ».

La Dre Brunette pense qu'il faudra trois ans encore avant que la nouvelle technique soit utilisée en clinique. « La prochaine étape sera de démontrer que notre greffon peut rester clair plus longtemps, puis nous demanderons à Santé Canada d'approuver la réalisation d'essais cliniques. »

Quelques chiffres :

  • Quarante-deux pour cent des 57 000 greffes de cornée effectuées chaque année au Canada et aux états-Unis le sont pour remplacer l'endothélium cornéen.
     
  • Entre 15 et 25 % des cornées greffées seront rejetées par l'organisme. Et le rejet peut se produire n'importe quand. La Dre Brunette a un patient dont la cornée greffée a été rejetée 21 ans plus tard.
     
  • Selon l'Eye Bank Association of America, qui suit l'activité des banques d'yeux aux états-Unis, le nombre de greffes de cornée a augmenté de 11 % en 2007 par rapport à 2006.

« À l'heure actuelle, avec l'amélioration qui devrait être possible grâce à la recherche... nous visons l'élimination complète des rejets et une qualité optique optimale. »