Intersections : Un bulletin de l'Institut de la santé des femmes et des hommes
Automne 2010, vol. 2, no 1
Numéro special : L'Institut de la santé des femmes et des hommes des IRSC fête ses 10 ans
Table des matières
- Message de la directrice scientifique
- Comment je suis devenu un partisan des diff érences entre les sexes
- Une chanson et un vidéoclip pour briser le silence
- Trans Pulse : Nous renforçons nos communautés par la recherche
- Le stress au masculin et au féminin
- Le tabagisme chez les parents et les femmes enceintes
- Les médecins contribuent aux inégalités fondées sur le genre dans les soins de santé
- Qui fume et quelles sont leurs raisons
- De la recherche à la politique
- Tenir compte du genre dans la formation médicale
- Un mentorat fructueux
- Le coin Cochrane de l'ISFH
Message de la directrice scientifique, la Dre Joy Johnson
D'hier à aujourd'hui, un institut unique en son genre
Les questions liées au genre et au sexe nous concernent tous. La création de l'Institut de la santé des femmes et des hommes (ISFH) il y a dix ans a marqué la reconnaissance de cette réalité et des lacunes importantes qui restaient à combler dans l'étude de la santé des femmes, des filles, des hommes et des garçons. L'ISFH a fait oeuvre de pionnier en se vouant au financement de la recherche axée sur le genre, le sexe et la santé. Encore aujourd'hui, il est unique en son genre à l'échelle mondiale.
Il y a déjà eu beaucoup de changements.
La dernière décennie nous a vus jeter les bases d'une communauté de chercheurs pour ensuite travailler au développement d'un champ d'études cohésif. Grâce à ses contacts étroits avec le milieu de la recherche, l'ISFH a été l'un des grands vecteurs de ces changements.
La recherche canadienne sur le genre, le sexe et la santé a mûri : le milieu de la recherche en santé des femmes poursuit son essor sous le signe de l'excellence; plus de chercheurs étudient les fondements biologiques des différences de sexe; le milieu de la recherche en santé des hommes, jusqu'ici embryonnaire, s'est bien établi; enfin, l'intérêt sur le plan scientifique de prendre en compte le sexe et le genre dans la recherche en santé est plus largement admis dans divers organismes et disciplines. Par ailleurs, d'importantes percées dans de nouveaux domaines tels que la santé des transgenres ont des répercussions théoriques et cliniques pour la recherche sur le genre, le sexe et la santé. L'impressionnant taux de réponse à l'appel de résumés visant la première conférence canadienne sur la recherche liée au genre, au sexe et à la santé (novembre 2010) organisée par l'ISFH, témoigne de l'état florissant de ce domaine scientifique au Canada.
Alors que l'importance des considérations liées au genre et au sexe dans les politiques et les pratiques en matière de santé était auparavant mise en doute, l'on reconnaît désormais que les études précliniques ne peuvent uniquement porter sur des animaux mâles; de même, l'on ne tient plus pour acquis que les effets d'un médicament ou d'un dispositif médical sont identiques chez les hommes et les femmes, ni que les deux sexes font appel aux soins de la même manière. À l'instigation de l'ISFH, les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) ajouteront deux questions relatives au sexe et au genre à la section des conditions d'admissibilité du module Recherche de toutes les demandes de subventions. En clair, c'est notre façon de faire de la recherche en santé au Canada qui est en train de changer.
À mesure que ce champ d'études s'établit, nous observons que les chercheurs accordent dans leurs travaux sur le genre, le sexe et la santé la priorité à l'application des connaissances, choix stratégique encouragé par l'ISFH. Les données probantes de la recherche sur le genre, le sexe et la santé changent le cours des choses.
Les dix plus grandes réalisations présentées dans le numéro spécial d'Intersections soulignant ce dixième anniversaire montrent tout le chemin parcouru dans la dernière décennie. Nous sommes aujourd'hui en mesure de faire émerger de nouveaux paradigmes, d'orienter les politiques, de produire de nouvelles connaissances et d'innover dans leur application, en plus de consolider les capacités de recherche de la prochaine génération de chercheurs. Si l'ISFH ne peut s'attribuer tout le mérite de ce travail colossal, ces réalisations sont le reflet d'un domaine qui a acquis sa légitimité et qui trouve une résonance dans l'ensemble du milieu de la recherche en santé. Le numéro commémoratif de notre bulletin comprend en outre un résumé sur la façon dont les questions liées au genre et au sexe ont été abordées au cours des dix dernières dans l'une des sources de données probantes sur la santé les plus respectées qui soient – la bibliothèque Cochrane.
Nous abordons l'avenir en nous appuyant sur les succès des dix dernières années. L'importance accordée à la mise au point de nouvelles méthodes et mesures nous conduit à explorer des secteurs de pointe. Nous veillons à accroître notre rayonnement national par l'entremise des technologies Web, afin de consolider les acquis du Canada en matière de recherche; nous accentuons aussi notre rayonnement international en formant des partenariats propices au partage de notre expertise et à l'essor de notre leadership. L'engagement du public compte enfin parmi nos priorités, et nous poursuivons les efforts visant à communiquer l'importance des questions relatives au genre et au sexe dans le domaine de la santé.
L'une des grandes leçons à retenir de l'expérience des dix dernières années est le fait que les chercheurs, les cliniciens et les responsables des politiques sont ouverts à l'idée que le sexe et le genre méritent d'entrer en ligne de compte dans la recherche, les politiques et les pratiques en matière de santé. Il suffit parfois d'une simple question – « Connaissez-vous le sexe de votre lignée cellulaire? » – pour déclencher une prise de conscience qui aboutira graduellement à une nouvelle façon de faire de la recherche. À titre d'institut et de communauté, il nous incombe de poser les questions liées au genre et au sexe à nos collègues et à nos partenaires de recherche, chaque fois que l'occasion se présente.
Comment je suis devenu un partisan des différences entre les sexes
Yves Tremblay, Université Laval
Nous sommes en décembre 1999, au tournant du millénaire, en fin d'après-midi d'une journée hivernale. Nous revenons du ski et à la radio on apprend qu'un jeune bébé-garçon de trois mois est mort dans son siège d'auto. La cause du décès est le syndrome de mort subite du nourrisson (SMSN ou SIDS), le résultat de la perte graduelle du réflexe respiratoire normal. « Le SMSN est plus fréquent chez les garçons, a dit la voix à la radio, en raison des hauts taux d'androgènes dans les poumons des garçons ».
La rafale d'informations dans cette simple nouvelle a suffi. J'étais renversé – renversé que le phénomène soit lié à la présence d'androgènes dans les poumons. Les androgènes sont des hormones stéroïdes actives normalement sécrétées par les testicules qui influent sur le développement des caractéristiques sexuelles mâles. Cette information laissait supposer que les poumons pouvaient avoir la capacité de produire des stéroïdes actifs, un concept appelé intracrinologie. Comme je m'étais déjà intéressé aux stéroïdes dans des recherches précédentes, l'idée que les poumons des bébés garçons soient plus sensibles aux androgènes que ceux des bébés filles me troublait. Du point de vue médical, les poumons sont considérés comme un tissu asexué, c'est‑à‑dire qu'ils jouent le même rôle chez les deux sexes : assurer des échanges gazeux vitaux. La nouvelle lancée à la radio laissait sous‑entendre autre chose.
Au cours des jours qui ont suivi, j'ai essayé de comprendre ce que cela pouvait signifier. J'ai même pensé qu'il pouvait s'agir d'une sorte de canular, comme le bogue de l'an 2000. J'ai fini par apprendre que dans ce cas particulier, la cause du décès du bébé était effectivement le SMSN, mais que les stéroïdes, et en particulier les androgènes, n'avaient rien à voir avec le SMSN. Toutefois, pendant que j'essayais de comprendre ce qui se passait, je suis tombé sur une autre maladie qui frappe les nouveau‑nés au cours de la période néonatale, et où les stéroïdes sont reconnus comme d'importants facteurs intervenant dans le développement des poumons : le syndrome de détresse respiratoire (SDR). Le SDR affecte les grands prématurés et est le résultat d'une immaturité pulmonaire causant des difficultés respiratoires dues à un déficit dans la production du surfactant, une complexe protéo-lipidique qui prévient le collapsus des membranes.
Selon la littérature scientifique, l'incidence du SDR est plus élevée chez les garçons, et ce serait à cause des androgènes. Curieux, je fouille et certaines études fin 1970 début 1980 mentionnaient que les poumons adultes avaient des capacités de transformer certains stéroïdes en produits qui n'étaient pas bien caractérisés à l'époque. Très excité, je pousse la question avec quelques essais préliminaires sur le potentiel de transformation des androgènes en utilisant une lignée dérivée de cellules pulmonaires. Le résultat est enthousiasmant, cette lignée cellulaire métabolise les androgènes. Voici comment j'ai amené le poumon foetal comme un nouvel organe, comme un tissu intracrine capable de former des stéroïdes, et où les facteurs biologiques différenciant les sexes allaient prendre une place importante.
L'étape immédiate consistait donc à mieux définir ces activités androgènes dépendantes et clarifier quel était le rôle des androgènes dans les différences d'un sexe à l'autre dans l'incidence du SDR. Le côté fascinant de ces nouvelles études étaient l'accessibilité rapide à une voie thérapeutique qui aiderait spécifiquement le prématuré garçon. En effet, mon réflexe fut de penser que parce que seuls les garçons produisent des androgènes durant le développement foetal, seulement les poumons mâles sont donc exposés, il suffisait de bloquer ou au moins de contrôler l'exposition pulmonaire aux androgènes. Ma vision prenait forme : l'administration d'un antiandrogène dans les poumons foetaux par le liquide amniotique serait la solution miracle.
Nous avons d'abord étudié une lignée de cellules humaines mâles obtenues à partir de cellules épithéliales pulmonaires cancéreuses. Ces cellules étaient capables d'exprimer des gènes qui produisaient des androgènes en transformant des stéroïdes non actifs normalement trouvés dans la circulation. Nous avons aussi caractérisé plusieurs lignées cellulaires humaines normales obtenues à partir de tissu pulmonaire sain. Ces cellules proviennent de poumons mâles ou femelles avec différents âges foetaux ou postnatals. Une analyse exhaustive de ces cellules sur le plan de la production androgénique compliquera notre compréhension. En effet, ces cellules ont toutes la même caractéristique stéroïdogène, elles inactivent les androgènes. Encore plus surprenant il n'existe aucune corrélation avec le sexe et/ou l'âge des cellules. Cependant selon leur capacité à inactiver les androgènes on les regroupe en deux catégories, soit faible ou élevé.
En utilisant ces résultats, dans mon laboratoire, nous développons un modèle où le potentiel androgénique du poumon résulterait d'une capacité différente ou modulable à inactiver les androgènes et donc certains poumons seraient plus ou moins exposés aux androgènes et susceptibles de développer le RDS en cas de naissances prématurées. Cependant, nous faisions face à deux questions majeures :
- Comment expliquer que les tissus dérivés de poumons femelles ont cette capacité si seulement le poumon mâle produit des androgènes?
- Est-il possible que les poumons femelles produisent aussi des androgènes? Pour répondre à ces questions, nous devions aller vers des études chez un modèle animal.
À partir de ces études sur des animaux, notre compréhension du rôle joué par les androgènes durant le développement pulmonaire allait évoluer. Nous avons constaté non seulement que le poumon foetal synthétise et inactive les androgènes, mais que ces caractéristiques sont présentes chez les deux sexes. Ce phénomène coïncide aussi avec l'apparition de cellules pulmonaires spécialisées dans la production du surfactant pulmonaire, le liquide qui permet la respiration normale. Ces études nous ont fait voir autrement le rôle des androgènes dans le SDR. Nous avons montré que les androgènes ont deux effets différents sur le développement du poumon :
- un effet délétère qui se produit seulement chez les garçons et dont l'origine pourrait remonter à la production d'androgènes quand les gonades se développent dans le foetus mâle; et
- un effet positif qui est commun aux deux sexes, où le poumon régule l'exposition aux androgènes en produisant et en inactivant des androgènes lorsque commencent à apparaître les cellules qui produisent le surfactant.
Résultat direct de ces constatations, nous avons dû modifier fondamentalement notre approche dans la recherche subséquente. En effet, il ne s'agissait plus de bloquer la production des androgènes par le poumon mais plutôt de cibler des gènes régulés par les androgènes et qui sont responsables de la différence de sexe mâle-femelle.
Pendant toutes ces années, j'ai continué de maintenir que malgré leur efficacité, les traitements actuels du SDR ne réglaient pas tout – et certainement pas la différence entre les garçons et les filles dans l'incidence de la maladie. Les opinions de mes collègues étaient partagées. Non seulement nous comprenions différemment l'effet du sexe, mais nous ne pouvions pas nous mettre d'accord sur l'amorce, la poursuite ou l'interruption d'une intervention médicale dans le cas de nouveau‑nés au seuil de la viabilité. Je me suis rendu compte que la pensée clinique au sujet des différences entre les sexes et de l'effet du sexe foetal sur la pratique clinique variait non seulement d'un praticien à l'autre en fonction de leur culture et de leur milieu de travail, mais aussi parfois d'un centre à l'autre dans une même ville. Par conséquent, l'information transmise aux parents n'est pas uniforme et varie selon le contexte.
Le tout prend un peu la forme, pour mieux informer les parents, il faut mieux informer les intervenants cliniques. Pour que cela se produise, la première étape doit être de documenter la question de la prématurité de divers points de vue disciplinaires. La deuxième sera d'essayer de trouver un consensus sur la façon de comprendre et d'aborder le SDR et la santé des enfants prématurés. La troisième consistera à formuler un énoncé qui procurera une façon de faire avec la plus grande justesse compte tenu des informations disponibles ayant servi à sa formulation. Comment y arriver? En regroupant nos forces en travaillant ensemble, chercheurs biomédicaux, cliniciens et divers intervenants. À cette fin, après une année de préparatifs, nous avons créé une nouvelle équipe multidisciplinaire de scientifiques (MUST), qui recoupe les domaines de la médecine, de la biomédecine, de la psychologie et de la santé des populations, et qui bénéficie de l'aide de l'Institut de la santé des femmes et des hommes. L'équipe se consacre à l'étude des nouveau‑nés extrêmement prématurés et de l'effet du sexe sur leur avenir. Au cours des prochaines années, nous espérons développer d'autres secteurs, notamment ceux de l'éthique et de certaines sciences paramédicales comme l'orthophonie et l'audiologie, tous orientés vers les conséquences de naître grands prématurés avec toujours à l'esprit une approche et une analyse selon le sexe et le genre.
Pour en savoir davantage au sujet de l'équipe MUST et des conséquences d'être un garçon né prématurément, s'il vous plaît cliquez ici.
Une chanson et un vidéoclip pour briser le silence, ou des moyens efficaces pour appliquer des résultats de recherche
Colleen Anne Dell, Université de la Saskatchewan
« Avoir recours à un vidéoclip créé par les participantes d'une étude pour communiquer les résultats de la recherche n'est pas une pratique habituelle, mais cela pourrait bien être une percée. From Stilettos to Moccasins résonne comme un hymne à l'honneur. »
– Eagle Feather News, décembre 2009
Il y a peu de recherche sur la façon dont la guérison des femmes est affectée par la stigmatisation associée à la consommation de drogues illicites, aux démêlés avec la justice et au fait d'être Autochtone au Canada. D'abord guidée par une expertise, fondée sur la littérature et la pratique, notre équipe de recherche a décidé d'entreprendre une étude dans ce domaine. Notre approche communautaire a tôt fait de mettre en lumière la nécessité d'écouter les femmes aux prises avec cette stigmatisation et trop souvent réduites au silence. Notre équipe était constituée d'aînés autochtones, de thérapeutes, de femmes amérindiennes, métis et inuites ayant été traitées pour la toxicomanie, de directeurs de centres de traitement, de chercheurs (dont moi en tant que chercheuse principale), de représentants d'organismes communautaires travaillant auprès de femmes criminalisées et de décideurs du gouvernement. Nous avons mené cette étude en tenant compte de l'opinion de chacun des membres de l'équipe.
Grâce au soutien financier de l'Institut de la santé des Autochtones des Instituts de recherche en santé du Canada, en 2006, notre équipe a commencé à recueillir les témoignages de femmes traitées dans des centres du Programme national de lutte contre l'abus de l'alcool et des drogues chez les Autochtones (PNLAADA), partout au pays, et de femmes qui avaient terminé leur traitement. Nous les avons interrogées sur leur cheminement de guérison. Nous avons constaté que pour guérir de la toxicomanie, les femmes devaient réaffirmer, et pour certaines affirmer pour la première fois, une auto-identité saine en tant que femme autochtone. Pour cela, il faut comprendre les répercussions négatives de la stigmatisation. Dans leurs témoignages, ces femmes déclarent avoir été réduites au silence : elles veulent maintenant être entendues afin que leur expérience serve à d'autres. C'est pourquoi il a été décidé que la façon la plus efficace et la plus appropriée de communiquer les résultats de l'étude était de créer une chanson et un vidéoclip.
En février 2009, des partenaires de la communauté, certaines des femmes interrogées et les membres de notre équipe ont participé à une rencontre de trois jours pour écrire une chanson. À la lumière des résultats de l'étude et guidés par le talent de Violet Naytowhow, compositeure et interprète, et lauréate d'un prix de la bande des Cris des bois, nous avons composé les paroles de la chanson. Cette chanson est devenue le moyen par lequel les femmes parlent de leur expérience et de la sagesse entourant la guérison. Cette chanson leur a donné une voix
L'utilisation d'une chanson pour appliquer les résultats d'une étude a permis de rompre avec la relation hiérarchique traditionnelle entre les chercheurs et les membres de la communauté. Violet Naytowhow a déclaré ce qui suit : « Une pensée holistique animait les coeurs et les esprits de plusieurs, et c'est à l'unisson qu'ils ont pris part au processus de création. L'écriture de cette chanson constitue l'héritage véritable d'une relation respectueuse entre de nombreuses personnes réunies pour porter un message d'espoir et appuyer la guérison ». Plus important encore, les chansons et la musique sont des moyens traditionnellement reconnus pour préserver la culture et l'identité des communautés amérindiennes, métis, et inuites.
La chanson intitulée From Stilettos to Moccasins a été diffusée le 13 mai 2009 lors d'une cérémonie se déroulant à la Société Elizabeth Fry de la Saskatchewan pour honorer les « rebelles » communautaires qui travaillent au nom des femmes criminalisées de la province. On a aussi reconnu le leadership communautaire de Valérie Desjarlais, une des membres de l'équipe qui a déjà été aux prises avec de tels problèmes. Cette même journée, Violet et moi avons participé à l'émission du matin de CBC : Violet a chanté From Stilettos to Moccasins et nous avons été interviewées sur l'approche unique prise par l'équipe pour appliquer les résultats de l'étude.
Peu après, notre équipe a commencé à travailler au vidéoclip de la chanson. En partenariat avec la directrice Angela Mae Edmunds des Productions Mae Star, nous avons maintenu notre engagement, soit de donner la préséance à l'expérience vécue par les femmes dans nos produits de recherche. Les membres de l'équipe, les femmes que nous avons interrogées et leurs proches figurent dans le vidéoclip. Tout comme le processus d'écriture de la chanson, la réalisation du vidéoclip a nécessité un travail de collaboration. Plusieurs changements ont été apportés avant que tous s'entendent sur une version définitive.
En novembre 2009, le vidéoclip a officiellement été présenté à plus de 500 participants de la conférence du Centre canadien de lutte contre l'alcoolisme et les toxicomanies. Le vidéoclip a été présenté par les femmes et divers représentants de notre équipe : aîné autochtone, travailleur social, chercheur, représentant d'un organisme non gouvernemental, thérapeute. En présentant ce vidéoclip, Anita Narvie a fait faire entendre sa propre voix et celle des autres femmes. Parlant de son expérience, elle a déclaré : « Je me suis sentie importante, comme si j'étais quelqu'un. Pendant longtemps, j'ai eu l'impression de n'avoir aucune valeur ».
La chanson et le vidéoclip sont sur notre page Facebook et sur YouTube (nous avons eu plus de 12 000 visites à ce jour) et sont accessibles par d'autres sites de réseautage social tels que le Réseau canadien pour la santé des femmes et TurtleIsland.org). Nous avons distribué plus de 6 500 DVD à des participants de conférences nationales et internationales, à des organismes communautaires, à des centres de traitement et aux 800 travailleurs du PNLAADA au cours de la Semaine nationale de sensibilisation aux toxicomanies.
La rétroaction spontanée témoigne de l'importance de la diffusion et des répercussions de la chanson et du vidéoclip; nous avons en effet obtenu des commentaires d'un centre de recherche de la Colombie-Britannique, d'un établissement correctionnel des Prairies, et d'un service de police de l'Île-du Prince-Édouard. L'organisatrice d'une conférence nous a fait parvenir le message suivant : « From Stilettos to Moccasins a été montré à 80 infirmières en santé publique... Dire qu'il a été bien reçu serait un euphémisme. Ce vidéoclip a provoqué une réaction viscérale chez un grand nombre d'entre nous. J'oserais même affirmer qu'il nous a insufflé de l'énergie en nous rappelant pourquoi nous sommes là et qui sont les gens que nous servons ».
En 2010, Sharon Acoose, une partenaire communautaire de l'Université des Premières Nations du Canada, et moi avons reçu la mention Femme de distinction décernée par le YWCA de Saskatoon, dans la catégorie Science, recherche et technologie. Cet honneur reconnaît les efforts de toute l'équipe, et plus important encore, il nous a donné une autre occasion de communiquer les résultats de l'étude et de donner suite au désir des femmes qui ont participé en faisant en sorte qu'elles soient entendues.
Pour de plus amples renseignements sur cette étude, s'il vous plaît cliquez ici et ici.
Trans PULSE : nous renforçons nos communautés par la recherche
Greta Bauer, Université Western Ontario
J'avais observé et, dans certains cas, accompagné quelques amis trans (transgenre, transsexuels ou en transition) à travers un certain nombre de situations médicales fort délicates. J'avais constaté qu'obtenir un bon examen pelvien pouvait être difficile si on est un homme, et que pour les prestataires de soins de santé mentale, tout était souvent une question d'identité sexuelle, ce qui rendait difficile l'obtention de soins pour les problèmes d'un autre ordre. Nouvelle en Ontario en 2005, et n'étant pas moi‑même trans, je savais que je ne pouvais pas étudier la santé des personnes trans sans la participation de membres et d'organisations de la communauté trans. Résultat d'un très heureux concours de circonstances, j'ai rapidement rencontré un groupe de membres de la communauté trans, et un allié qui avait déjà reçu des fonds de démarrage pour une étude semblable.
L'équipe de recherche pour le Projet de recherche sur la santé des personnes trans, qui allait devenir le projet Trans PULSE, a été constituée à la suite d'une invitation lancée aux autres membres de la communauté trans, et ensuite aux chercheurs universitaires. Les partenaires universitaires ont été rencontrés en entrevue et choisis par des membres de la communauté. Je suis l'une des deux universitaires du projet, et je me rappelle la première réunion. À mon arrivée, l'ordre du jour était inscrit sur un tableau blanc : 1) Mises à jour, et 2) Greta Bauer. Pendant toute la soirée, on m'a posé des questions au sujet de ma participation éventuelle : Quels étaient mes antécédents et mon intérêt pour les communautés trans? Quelles étaient les compétences que j'apporterais au projet? Ma formation universitaire répondait‑elle aux besoins du projet? Serais‑je une alliée dans la lutte contre la transphobie? Vu l'habitude de pathologiser la recherche sur les personnes trans, j'étais ravie de faire partie d'une équipe fortement résolue à produire des connaissances qui documenteraient les réalités de la vie des personnes trans si souvent invisibles aux personnes qui ne font pas partie, ou qui ne sont pas très près, des communautés trans. Le projet Trans PULSE est devenu une étude communautaire à méthodes mixtes sur la manière dont l'exclusion sociale influe sur la santé et le bien être des personnes trans; il est subventionné par les Instituts de recherche en santé du Canada, l'Institut Wellesley et le Réseau ontarien de traitement du VIH.
Jusqu'à récemment, le gros de la recherche en santé sur les personnes trans voulait répondre à des questions médicales ayant trait à des traitements endocriniens ou chirurgicaux, ou à des préoccupations savantes quant à l'étiologie du transsexualisme. En revanche, le projet Trans PULSE est fortement centré sur les préoccupations de la communauté et vise à générer des connaissances sur l'expérience vécue des membres de la communauté trans qui a le potentiel de façonner les politiques et les pratiques dans une vaste gamme de domaines, comme l'emploi, le logement, la protection contre la violence, la santé mentale, la santé sexuelle et la médecine familiale. Compte tenu des préoccupations et des énormes besoins non satisfaits de la communauté, nous avons rompu avec nombre des conventions de la recherche, notamment en élaborant un questionnaire d'enquête long à couper le souffle (87 pages) et en dévoilant presque en temps réel les résultats d'enquête par des bulletins électroniques. Ces bulletins permettent la prise en compte rapide des résultats par les membres de la communauté et les organismes, et établissent la responsabilité de la communauté, pendant que des publications détaillées, qui seront soumises à l'examen des pairs, sont préparées et revues. Notre liste de diffusion électronique comprend plus de 600 abonnés, qui sont entre autres des responsables des politiques, des organismes communautaires, des médecins et, évidemment, de très nombreux membres de la communauté trans.
La prise en compte de nos données dans les secteurs de la politique publique et de l'éducation a été importante. Notre première publication sur la façon dont l'effacement (le processus qui conduit à l'invisibilité) se répercute sur l'accès aux soins de santé pour les personnes trans a été utilisée dans des cours universitaires en sciences infirmières, en sciences de la santé et en études féminines, et elle occupe actuellement le cinquième rang parmi les 25 articles les plus d'actualité du Journal of the Association of Nurses in AIDS Care. Nos données qualitatives et premières données quantitatives ont été utilisées dans la décision de 2008 du ministre de la Santé et des Soins de longue durée de l'Ontario de rétablir le financement public de la chirurgie pour le changement de sexe, ainsi que dans la décision récemment annoncée de décentraliser les processus d'approbation de cette chirurgie dans le régime public, de donner une formation en soins primaires aux personnes trans aux médecins de famille et de procéder à une évaluation des soins de santé aux personnes trans en Ontario. Il a également été fait référence à nos données dans le débat parlementaire de cette année sur le projet de loi C‑389, qui vise à inclure l'identité et l'expression sexuelles dans la Loi canadienne sur les droits de la personne et les dispositions relatives aux crimes haineux du Code criminel du Canada, et elles ont été utilisées au cours de réunions avec le procureur général de l'Ontario sur l'incorporation de garanties aussi explicites dans le Code des droits de la personne de l'Ontario. Les statistiques du projet Trans PULSE ont enfin été utilisées par un certain nombre de groupes communautaires et universitaires à l'appui de demandes de fonds pour des programmes et d'autres recherches communautaires.
Trans PULSE est devenu un modèle de recherche communautaire. Le projet est unique en ce sens qu'il a été entrepris et a toujours été contrôlé par des membres de la communauté trans. Sur les 38 personnes actives à titre de chercheurs, de membres du personnel, d'aides de recherche étudiants et de membres de l'équipe de mobilisation de la communauté, toutes sauf 9 étaient trans. Le cadre de référence de notre projet spécifie que pour toutes les décisions d'importance concernant le projet, une majorité des membres de l'équipe présents doit être trans. Notre équipe de mobilisation de la communauté, un groupe de 16 personnes trans de partout en Ontario, a aussi consacré un nombre incalculable d'heures à l'élaboration et à la mise à l'essai d'enquêtes, ainsi qu'à la promotion.
Une des plus grandes joies de travailler à un projet de recherche aussi fortement centré sur la communauté est de renforcer notre capacité collective d'effectuer ce genre de recherche. Trans PULSE a donné l'occasion à des chercheurs communautaires de participer à la rédaction d'articles et d'autres documents de recherche, de faire des présentations à des conférences, et d'intervenir comme chercheurs dans des consultations en matière de politiques. Nous avons jusqu'ici formé huit étudiants des cycles supérieurs, dont deux sont trans et six sont cissexuels (non trans). Comme le dit notre gestionnaire de projet et étudiant diplômé Todd Coleman : « Je dois personnellement toutes réalisations ou étapes atteintes dans ma carrière au fait que j'ai commencé comme aide de recherche dans le projet Trans PULSE. Les compétences et les connaissances révélatrices que j'ai acquises dans les domaines du genre, du sexe et de la santé au cours des trois dernières années, je ne les aurais vraisemblablement pas si je n'avais pas travaillé au projet Trans PULSE. Tout ce que je ferai à l'avenir dans ma carrière sera influencé par cela ».
Trans PULSE, c'est maintenant une équipe de recherche expérimentée qui gère l'ensemble le plus complet de données sur la santé des personnes trans au Canada. Nos efforts – qui se poursuivront pendant des années – ont déjà une influence considérable sur la politique et la pratique. Notre travail aide à faire en sorte que les personnes trans ne soient plus « invisibles » dans les contextes informationnels et institutionnels. Nous nous sommes imposés de hautes normes d'éthique et de responsabilité à l'égard de la communauté, et nous avons élaboré des processus de recherche et stratégies d'application des connaissances qui reflètent ces engagements. Comme le slogan de notre projet le dit, « nous renforçons nos communautés par la recherche ».
Pour d’autres renseignements, s'il vous plaît cliquez ici.
Le stress au masculin et au féminin
Jens C. Pruessner, Université McGill
J'étais une jeune étudiante diplômée lorsque j'ai constaté pour la première fois des différences entre les hommes et les femmes dans leur réaction au stress. À cette époque, j'ignorais si ces différences dépendaient de facteurs liés au sexe (biologique) ou au genre (social). J'étais adjointe de recherche dans un laboratoire d'étude du stress. Les sujets étaient soumis à un scénario où ils devaient prendre la parole devant un auditoire agissant comme stresseur. Nous devions mesurer les résultats selon diverses variables physiologiques (pression artérielle, rythme cardiaque) et endocriniennes (hormone adrénocorticotrope, cortisol). Ce genre d'exercice comporte une dimension à la fois compétitive et sociale, en ce sens qu'il oblige à bien paraître devant des pairs. On a observé que la réaction des femmes au stress dans cet exercice était constamment moins forte que les hommes, tel que révélé par le niveau de cortisol, l'hormone du stress.
Cela pouvait s'expliquer de deux façons. La première est que l'exercice oratoire n'a pas stressé les femmes autant que les hommes, car il n'a pas touché la même corde sensible. La deuxième explication, de nature biologique (sexe) et tout aussi plausible, est que le niveau inférieur d'hormone de stress affiché par les femmes découlait de l'effet inhibiteur du niveau élevé d'hormones femelles. Au début, nous ne savions pas quoi penser, mais nous étions intrigués par le rôle possible joué à la fois par le genre et le sexe.
Quelques expériences plus tard, ma curiosité a été piquée lorsque – encore à titre d'adjointe de recherche – j'ai contribué à une étude sur l'influence du soutien social sur le stress. Les sujets devaient parler devant un auditoire incluant ou excluant leur conjoint. Logiquement, nous pensions (et prévoyions tous) que la réaction au stress serait atténuée en présence du conjoint en raison du soutien social accru. Mais cela s'est avéré exact pour les hommes seulement. En compagnie de leur conjointe, les hommes ont réagi au stress de l'exercice en libérant moins de cortisol. Mais le contraire a été observé chez les femmes : leur réaction au stress dépassait la moyenne en présence de leur conjoint dans l'auditoire! Nous sommes donc demeurés perplexes à la suite de ce résultat totalement inattendu.
C'est alors que j'ai saisi l'importance du genre et du sexe dans la recherche sur le stress. J'ai aussi pu répondre à ma question initiale : les hormones n'expliquaient pas à elles seules la réaction moins vive des femmes à l'exercice oratoire antérieur. La biologie ne semblait pas seule en cause. En fait, les différences de réaction semblaient davantage liées à l'aspect social que biologique : lorsque la signification sociale de l'exercice oratoire a été amplifiée par la présence du conjoint, les femmes ont réagi plus vivement en libérant des hormones de stress.
Quinze ans ont passé depuis mon initiation à la recherche sur le stress, et beaucoup de choses ont changé. Aujourd'hui, il est officiellement admis que les femmes et les hommes diffèrent dans les responsabilités et les rôles sociaux avec lesquels ils réagissent au stress, notamment grâce aux travaux de Taylor et coll. (2000) et de Stroud et coll. (2002). Dans son article majeur (Tend and befriend, not fight or flight), Taylor a introduit la notion selon laquelle les femmes emploient des stratégies différentes de réponse au stress (il est intéressant de se demander si cela est attribuable au genre ou au sexe). Par ailleurs, Stroud, Salovey, et Epel (2002) ont démontré que la nature même du stress pouvait différer entre les hommes et les femmes. Ils ont documenté des réponses différentes au stress entre les sexes selon l'exercice utilisé. En termes simples : les femmes réagissent davantage au risque de rejet social, tandis que les hommes réagissent davantage à la dimension compétitive de la situation.
Cela nous amène à la piste de recherche actuelle sur le stress et aux adaptations qui ont lieu pour reconnaître ces différences de genre et de sexe. Tandis que les recherches antérieures sur le stress suivaient une approche uniformisée – exposition des hommes et des femmes aux mêmes stresseurs pour étudier les différences interindividuelles – nous comprenons aujourd'hui que nous pourrions causer certaines de ces différences par l'utilisation de stimuli plus marqués pour un genre ou l'autre. C'est pourquoi nous explorons en ce moment des tests qui mettent l'accent sur les aspects des situations qui sont pertinents pour les femmes ou les hommes. On espère que ces progrès permettront une meilleure évaluation des différences de genre et de sexe dans les recherches futures sur le stress.
Le tabagisme chez les parents et les femmes enceintes : dissiper la fumée par le programme FACET
Joan L. Bottorff, John L. Oliffe et Gayl Sarbit, Université de la Colombie-Britannique
Le programme de recherche FACET (Families Controlling and Eliminating Tobacco), qui vise à réduire et à éliminer l'usage du tabac chez les jeunes familles, est « né » en quelque sorte d'une occasion manquée. Au cours de l'étude, nous nous sommes questionnés sur les raisons qui poussaient de nombreuses femmes à cesser de fumer avant de devenir enceintes pour ensuite recommencer au cours de la grossesse ou peu de temps après la naissance de l'enfant. Il s'agissait pour nous d'une importante occasion d'intervenir manquée. Cependant, nos propres efforts, de même que ceux d'autres intervenants, en vue de soutenir les femmes par une intervention directe auprès d'elles afin qu'elles cessent de fumer de façon permanente et qu'elles ne recommencent pas après la naissance de leur enfant, ont soulevé plus de questions qu'ils n'ont apporté de réponses. Nous nous sommes rendu compte que les théories qui orientent les interventions en matière d'abandon du tabac ne sont pas adaptées aux expériences vécues par les femmes. Nous étions convaincus que le fait de devenir parent était une occasion unique de réduire l'usage du tabac. Nous pensions toutefois qu'une meilleure compréhension de l'incidence de la vie quotidienne, de la dynamique familiale et des rôles associés à chacun des sexes sur les efforts des femmes en vue de réduire ou d'abandonner l'usage du tabac était nécessaire afin d'élaborer de nouvelles approches.
Pendant plus de huit ans, nous avons généré de nouvelles connaissances sur le rôle des relations familiales fondées sur le genre dans l'adoption des comportements en matière de tabagisme, et ce, grâce à l'appui des Instituts de recherche en santé du Canada. Ces nouvelles connaissances nous ont permis de passer des phases initiales consistant à décrire la nature du problème, fondée sur le genre, jusqu'à l'élaboration et l'adoption de mesures d'intervention novatrices propres à chacun des sexes en ce qui a trait à la réduction de l'usage du tabac. Comme le programme de recherche FACET évoluait et cherchait dorénavant à s'appuyer sur des solutions fondées sur des preuves, des chercheurs multidisciplinaires, des professionnels de la santé et des partenaires communautaires sont venus se greffer à l'équipe afin de rassembler les pièces du casse-tête que constituait la réduction de l'usage du tabac pendant la grossesse et après l'accouchement.
Notre priorité dans la première phase du programme FACET a porté sur les interactions liées à l'usage du tabac durant la grossesse au sein du couple. Nous avons découvert de quelle manière la perception de l'usage du tabac au sein du couple pouvait avoir des répercussions sur les efforts de réduction de consommation des femmes. Ces résultats ont révélé la nécessité de soutenir les femmes en tenant compte du rôle que joue leur partenaire dans leur consommation de tabac de même que de leurs réalités quotidiennes. Cette situation nous a permis de déterminer que le tabagisme du père pouvait contribuer de manière importante à soutenir les efforts faits par la mère, ce qui est devenu l'élément central de la phase suivante du programme de recherche FACET.
Nous avons appris que malgré les demandes répétées et souvent insistantes des femmes, la plupart d'entre elles n'ont pas réussi à amener leur conjoint à cesser de fumer. Par conséquent, elles ont fait beaucoup d'efforts pour tenter d'amener leur conjoint à réduire son usage de tabac de façon à remplir leur rôle de « bonne » mère. Nous avons constaté que les problèmes liés au tabagisme auxquels étaient confrontés les hommes étaient différents de ceux éprouvés par les femmes enceintes ou qui venaient d'accoucher. Les pères tentaient de rationaliser et de justifier leur usage de tabac en associant ce comportement à des caractéristiques masculines comme la force et le goût du risque. Il est devenu évident que fumer était un moyen pour eux de se libérer du stress qu'ils ressentaient en envisageant la paternité. L'idée de devenir père a dans certains cas poussé les hommes à réfléchir à leurs habitudes de consommation et parfois même à les modifier. Cependant, peu d'hommes ont réellement cessé de fumer ou modifié leurs habitudes de façon importante avant la naissance de leur enfant.
Dès les premières phases du programme FACET, il était évident que nous devions prendre en considération dans nos interventions la manière dont l'usage du tabac était lié à la dynamique de couple, aux rôles joués par chacun des sexes et aux expériences associées à la parentalité. En tenant compte de ces différents aspects, nous avons entrepris d'élaborer de nouvelles approches pour soutenir la réduction de la consommation de tabac au sein des familles. Comme première intervention, nous avons rédigé un livret intitulé Couples and Smoking: What you Need to Know When You are Pregnant (les couples et le tabac : ce que les femmes enceintes doivent savoir), qui est un complément d'information aux ressources existantes portant sur l'abandon du tabac pendant la grossesse et après l'accouchement. Le livret d'information situe le tabagisme des femmes et la réduction du tabagisme dans le contexte d'interactions quotidiennes réalistes et de la relation avec leur partenaire intime.
Nous avons également voulu transmettre nos nouvelles connaissances à propos des pères et du tabagisme. Nous avons conçu un livret destiné spécifiquement aux nouveaux et aux futurs pères qui veulent cesser de fumer intitulé « The Right Time... The Right Reasons… Dads Talk about Reducing and Quitting Smoking » (le bon moment pour les bonnes raisons : des pères parlent de leur volonté de réduire leur consommation de tabac et de cesser de fumer). Cette nouvelle ressource comble les lacunes actuelles et vise à aider les hommes dans leurs efforts en vue de réduire la consommation de tabac ou cesser de fumer. Elle est centrée sur les hommes, et met l'accent sur les changements et les défis importants liés à la paternité. Notre dernière intervention est un programme intégré de réduction de la consommation du tabac d'une durée de huit semaines, appelé « Dads in Gear » (un bon départ pour les papas), conçu pour les nouveaux et les futurs pères. Le programme est unique puisqu'il est destiné directement aux hommes et traite de sujets le concernant, comme la paternité, la réduction de l'usage du tabac de même que l'alimentation et l'exercice physique. Le programme sera soumis à un essai pilote cette année. À notre connaissance, il s'agit du premier programme canadien de réduction de l'usage du tabac destiné aux pères. Il sera donc possible par la suite de se fonder sur ce programme pour faire d'autres interventions auprès des hommes de façon à réduire les effets du tabac sur la santé des jeunes familles.
À mesure que nous progressons, nous concentrons nos efforts sur diverses méthodes d'application des connaissances. Vous trouverez de l'information sur notre projet sur Twitter, Facebook et MySpace. Nous prévoyons très bientôt diffuser une vidéo sur le programme FACET sur YouTube.
L'examen de cette occasion manquée d'appuyer les femmes dans leurs efforts visant à réduire leur consommation de tabac durant leur grossesse afin d'en arriver à un abandon du tabagisme à long terme nous a permis d'adopter de nouvelles approches pour soutenir autant les femmes que les hommes dans leur réduction de l'usage du tabac. L'importance que nous avons accordée au genre nous a orientés vers une nouvelle voie que nous considérons comme la clé pour changer la façon d'aborder l'abandon du tabagisme et, par le fait même les pratiques à l'appui de cette démarche dans le but ultime d'améliorer la santé des familles.
Pour en savoir plus, s'il vous plaît cliquez ici.
Les médecins contribuent aux inégalités fondées sur le genre dans les soins de santé
Cornelia M. Borkhoff, Hôpital Women's College
Gillian A. Hawker, Hôpital Women's College
James G. Wright, Hôpital pour enfants de Toronto
L'arthroplastie totale (AT) de la hanche ou du genou est l'une des découvertes médicales du siècle dernier dont l'efficacité est des plus impressionnantes. Cette intervention chirurgicale est considérée comme le traitement définitif pour soulager la douleur et rétablir la fonction d'une articulation chez les personnes souffrant d'arthrose modérée ou grave pour qui un traitement médical s'est avéré inefficace. De nombreuses études ont permis de constater des améliorations importantes et durables de la qualité de vie des patients après une AT ainsi qu'un faible taux de complications et de reprises chirurgicales. On peut alors se demander pourquoi certaines personnes qui ont besoin d'une AT et qui sont de bons candidats à l'intervention chirurgicale n'obtiennent pas ce traitement hautement efficace. Il s'agit de cas où le préjugé lié au genre peut influer indûment sur la prise de décision clinique des médecins en ce qui a trait à l'AT, et on peut se demander quelles sont les conséquences de cet état de fait sur la réduction des inégalités liées au genre dans les soins de l'arthrose.
La recherche concernant les taux d'utilisation de l'AT a commencé en 1990 et était d'abord orientée sur le phénomène de la variation selon la région (c'est-à-dire que les chances d'obtenir une AT dépendent du lieu de résidence du patient). Nous avons inclus dans notre recherche, la première tentative pour explorer la pertinence des taux d'utilisation d'une procédure médicale ou chirurgicale en ayant recours à une approche orientée sur la population. Nous avons interrogé toutes les personnes de plus de 55 ans vivant dans deux comtés différents de l'Ontario (Canada), l'un où on effectue un nombre élevé d'AT et l'autre où ce nombre est peu élevé, afin de déterminer le besoin de la population en ce qui a trait à cette intervention. Nous avons utilisé le terme « besoin non satisfait » pour définir les personnes qui, sur le plan médical, sont de bons candidats à l'AT et qui, après avoir été avisées des risques et des avantages de cette intervention, sont toujours prêtes à l'envisager. Nous avons constaté un besoin non satisfait dans les deux comtés, et la proportion du besoin non satisfait était plus importante dans le comté où le nombre d'AT est le plus élevé comparativement à celui où le nombre d'interventions est plus bas. Cette constatation nous a amenés à détourner notre attention de la variation selon la région pour nous concentrer sur la sous-utilisation de l'AT.
Une étude orientée sur la population effectuée antérieurement nous a aussi permis de constater un besoin non satisfait en ce qui a trait à l'AT, en fonction du genre et du statut socioéconomique. Cela nous indique que le besoin non satisfait varie en fonction de segments de la population identifiables, un problème que nous appelons « disparité ». Les disparités documentées précédemment étaient principalement fondées sur des analyses de données administratives nous informant uniquement sur la population qui reçoit des soins et non sur celle qui n'en reçoit pas. Bien que nous ayons constaté que l'AT était sous-utilisée dans tous les segments de la population, cette sous-utilisation est environ trois fois plus importante chez les femmes (5,3 contre 1,6/1000 pour les femmes et les hommes, respectivement) et chez les personnes dont le statut socioéconomique est moins élevé. Dans des cas d'arthrose comparables, les femmes de notre échantillon ont exprimé un désir égal de subir une AT. Les disparités en ce qui concerne cette intervention très efficace sont très inquiétantes, car elles peuvent avoir un effet néfaste sur la santé des sous-groupes vulnérables de la population.
Notre récente étude portait sur l'effet possible d'un préjugé lié au genre, discret ou évident, sur les recommandations d'un médecin quant à l'AT. Lorsque des facteurs non cliniques tels que les stéréotypes ou les attitudes sociales fondées sur le genre orientent l'approche clinique d'un médecin, nous parlons d'inégalité dans les soins. Interrogés à ce sujet, les médecins qui adressent un patient à un spécialiste et les orthopédistes affirment que le genre du patient n'a aucune incidence sur leur décision d'adresser le patient ou d'effectuer une arthroplastie totale du genou. Notre groupe a publié dans le Journal de l'Association médicale canadienne, une étude originale utilisant des patients simulés aussi appelés « patients mystères » – deux patients réels (un homme et une femme) présentant une arthrose modérée du genou et des scénarios cliniques par ailleurs identiques. Cette étude a démontré que les chances qu'un orthopédiste recommande une arthroplastie totale du genou à un homme étaient 22 fois plus élevées qu'elles ne l'étaient pour une femme. Les probabilités qu'un médecin de famille recommande cette intervention à un homme sont deux fois plus élevées qu'elles ne le sont pour une femme. De plus, nous avons constaté qu'il est plus difficile pour les femmes de prendre part à la prise de décision : les médecins avaient tendance à fournir moins d'éléments utiles à la prise de décision lorsque le patient simulé était une femme. Plus particulièrement, les médecins fournissaient moins d'information médicale aux femmes qu'aux hommes et les encourageaient moins à participer à la décision de subir ou non une arthroplastie totale du genou. Rarement, les médecins discutaient du rôle de la patiente dans la prise de décision, tentaient de savoir si elle avait compris la décision ou tentaient de connaître ses préférences.
Les résultats de cette étude donnent à penser que les médecins peuvent du moins être partiellement responsables des inégalités liées au genre dans le recours à l'AT. Notre étude est importante, car elle est la première à démontrer que le genre du patient influe sur la prise de décision des médecins dans leur pratique clinique réelle et elle fournit certaines des données les plus probantes à ce jour sur la contribution importante des fournisseurs de soins à la disparité liée au genre dans les soins de santé. De plus, aucune étude n'avait jamais tenté auparavant de découvrir si, face à un motif de consultation identique, les médecins jouaient un rôle moins actif auprès des femmes qu'auprès des hommes, laissant entendre que le préjugé lié au genre influe aussi sur le comportement interpersonnel des médecins.
En outre, aucune étude évaluant l'effet du genre des patients sur la prise de décision clinique des médecins n'avait auparavant permis de comparer le comportement des médecins en situation réelle à des études de cas correspondantes. Contrairement aux recommandations de traitement faites aux patients simulés, les décisions de ces mêmes médecins d'orienter ou de traiter des patients « papier » présentant un état similaire n'étaient pas influencées par le genre du patient. Bien que les patients « papier » (études de cas écrites) soient utiles pour évaluer la compétence clinique, ils ne permettent pas d'évaluer le préjugé lié au genre que peuvent avoir les médecins.
Les médecins contribuent aux inégalités fondées sur le genre dans le traitement, et résoudre cette question nécessitera vraisemblablement une approche d'interventions multiples, comme des programmes d'apprentissage sur la communication et la prise de décision et des outils de soutien à la décision qui facilitent la prise de décision partagée entre les patients et leurs praticiens. Toutefois, parce ces interventions éducatives vont probablement viser les croyances explicites (conscientes) des médecins plutôt que les stéréotypes implicites (inconscients) au sujet des patients, elles ne suffiront peut-être pas à régler la question des préjugés des médecins et à éliminer les disparités liées au genre dans le traitement. Les résultats de nos études mettent en évidence la nécessité d'avoir des ressources additionnelles pour aider les médecins à accepter que des préjugés inconscients peuvent influer sur leur prise de décision clinique et à prendre conscience de ces préjugés, et pour les aider à remplacer consciemment des stéréotypes déclenchés automatiquement.
Cette recherche a été subventionnée par les Instituts de recherche en santé du Canada et la Société d'arthrite du Canada.
Qui fume et quelles sont leurs raisons : encore beaucoup de chemin à faire!
Lorraine Greaves, Centre d'excellence de la Colombie-Britannique pour la santé des femmes
Il y a plus de 20 ans, je me suis consacrée à l'étude du problème de l'usage du tabac chez les femmes. Tout a commencé lorsqu'on m'a demandé d'écrire un document d'information sur les femmes et le tabac, pour le compte de Santé Canada (1990). À la même période, j'ai rencontré Bobbie Jacobson, médecin au Royaume-Uni, qui avait habilement dénoncé le sexisme et les omissions du mouvement de lutte contre le tabagisme, ainsi que les révélations maintenant bien connues des spécialistes en commercialisation du tabac. Je me suis rapidement rendu compte de l'immense travail qu'il y avait à faire pour réduire l'usage du tabac chez les filles et les femmes, et du peu d'attention (adéquate) que l'on y avait porté. Par ailleurs, l'attention constante sur les fumeuses enceintes avait créé un scénario, centré sur le foetus, de condamnation de la femme, et cela devait changer. Je me suis promis de ne jamais travailler sur la grossesse et le tabagisme, ni sur le tabagisme chez les hommes par ailleurs, pour essayer de redresser ces déséquilibres.
J'ai depuis longtemps enfreint ces promesses. Tout cela a commencé pour des raisons de genre et de santé.
Mon intention première était d'éclairer la face cachée du tabagisme. Mes recherches ont démontré qu'il fallait analyser ce phénomène sous l'angle du genre et de la diversité et, plus récemment, qu'il existe une interaction entre les facteurs biologiques liés au sexe et le genre, qui explique les effets du tabagisme chez différents groupes de femmes et d'hommes. Par exemple, les voies respiratoires et les poumons des femmes sont plus petits que ceux des hommes. Ces différences entre les sexes, associées à des taux plus élevés d'utilisation de produits tenant compte du genre, tels que les cigarettes « légères » , qui favorisent une inhalation plus profonde, causent davantage et différents types de maladies pulmonaires chez les femmes. Ce type d'observation a alimenté mes efforts visant à inclure les facteurs liés au sexe, au genre et à la diversité dans l'ensemble de la recherche et des politiques en santé, et à intégrer le sexe et le genre dans la conception des recherches.
J'ai commencé par examiner ce que le fait de fumer signifiait pour les femmes dans un livre intitulé Smoke Screen: Women's Smoking and Social Control (1996). Ce livre montre à la fois les coûts et les avantages du tabagisme chez les femmes, et comment le tabagisme facilite le rôle social et la situation des femmes dans la société. Dans le contexte du Centre d'excellence de la Colombie-Britannique pour la santé des femmes, mes collègues et moi avons mis sur pied la première équipe de recherche sur les filles, le genre, les femmes et le tabac dans le monde. Nous nous sommes penchés, entre autres, sur les façons distinctes dont les politiques en matière de tabagisme sont vécues par les sous-populations, un phénomène qui demeure insuffisamment étudié. Ces recherches ont soulevé des questions éthiques concernant les politiques émoussées et « globales » , et leur incapacité à être vraiment englobantes et équitables pour tous les groupes. Elles ont également préparé le terrain pour l'élaboration d'approches plus nuancées en matière de prévention et d'intervention.
En cours de route, je me suis intéressée aux interventions concernant l'usage du tabac pendant et après la grossesse. Je me suis concentrée sur les façons de corriger les lacunes des interventions actuelles afin qu'elles respectent davantage les femmes. Je me suis jointe à des partenaires internationaux afin de discuter, devant des auditoires espagnols, français, anglais et portugais du monde entier, des meilleures façons de procéder au Canada pour aider les femmes à cesser de fumer pendant et après la grossesse. Dans le contexte de la compréhension de l'usage du tabac et des taux élevés de rechute chez les femmes après la naissance de leur enfant, il est devenu évident que les hommes étaient fortement en cause. J'ai pris part à un programme de recherche visant à comprendre comment les rapports de genre et la dynamique dans les couples influent sur l'usage et l'abandon du tabac, et comment la dynamique du pouvoir entre les hommes et les femmes doit être considérée comme un élément clé par les fournisseurs de soins de santé lorsqu'ils interviennent auprès des femmes enceintes et des mères fumeuses.
Malgré tout, 20 ans plus tard, la mise en échec de l'axiome de l'industrie du tabac qui a associé la libération des femmes au tabagisme, incarné par le slogan de Phillip Morris : « You've come a long way, baby » (Tu reviens de loin!), qui a introduit la cigarette Virginia Slims sur le marché américain en 1972, demeure un énorme défi. Cette campagne a évolué, comme la plupart des campagnes de l'industrie du tabac depuis 1928, et elle mise à présent subtilement sur la diversité et cible visuellement les femmes de toutes les ethnies, dans toutes les régions du monde, au moyen d'un nouveau slogan : « Find your voice » (Exprimez-vous).
En surface, le Canada a modifié de façon considérable son scénario sur le tabagisme, mais dans le fond, le genre, la diversité et l'appartenance à un milieu défavorisé expliquent véritablement qui fume et pourquoi. La grande question demeure ceci : les efforts de lutte contre le tabagisme peuvent-ils contribuer à transformer les normes liées au genre afin d'améliorer le statut des femmes au lieu de simplement les satisfaire ou même les renforcer? En résumé, il reste encore beaucoup à faire pour résoudre le problème du tabagisme.
Une question fondamentale est maintenant au coeur de mes recherches : comment faire pour empêcher les femmes de fumer tout en améliorant leur statut? Cela m'a amenée à appuyer les causes mondiales touchant cette question. L'International Network of Women Against Tobacco (www.inwat.org), duquel je suis devenue cofondatrice en 1990 et maintenant présidente, constitue un canal essentiel qui a permis de mettre de l'avant des approches sur le tabagisme propres au genre.
Les taux de tabagisme chez les femmes à l'échelle mondiale sont en hausse dans les pays à faible revenu et à forte population, causant une importante épidémie qui commence à peine à se faire sentir. Dans le but de déterminer comment remédier à cette situation critique à l'échelle mondiale, tout en tenant compte du genre, et d'agir beaucoup plus rapidement qu'on l'a fait au Canada et dans d'autres pays développés, j'ai rédigé un mémoire et un document d'information sur les enjeux liés au genre dans le tabagisme et l'abandon du tabac, ainsi que des réponses en matière de politiques à l'intention de l'Organisation mondiale de la santé.
Et oui, j'ai encore proposé de moins se concentrer sur la grossesse et le tabagisme, et de s'intéresser davantage à la santé des femmes et des filles. Non, je n'ai pas fait abstraction des hommes, mais plutôt montré du doigt leur immense influence lorsqu'ils exposent les femmes et les enfants à la fumée secondaire et qu'ils orientent les efforts d'abandon du tabac chez les femmes. Et oui, j'ai suggéré d'élaborer, à l'échelle mondiale, des interventions qui tiennent compte du genre pour les hommes ainsi que pour les femmes, et d'intervenir auprès des femmes enceintes en se concentrant précisément sur elles. J'ai finalement enfreint toutes mes promesses antérieures, car mes recherches sur le genre et la santé ont élargi ma vision du tabagisme et de la façon dont on a intervenu à ce chapitre au Canada et à l'étranger.
De la recherche à la politique : améliorer la santé des minorités sexuelles
Danielle Julien, Université du Québec à Montréal
S'il y a eu un cas fortuit où le milieu de la recherche était prêt à répondre à la nécessité sociale et où il a été possible de collaborer pour trouver une solution pratique et efficace à une situation délicate, c'est bien au Québec en juin 2005. Cela s'est produit durant un débat social intense au sujet de l'homosexualité au Canada, un mois avant la légalisation des mariages entre personnes de même sexe.
Les leaders des communautés gaies et lesbiennes exerçaient des pressions sur le ministère de la Justice pour trouver des solutions au problème de l'homophobie au Québec et assurer le mieux-être des minorités sexuelles. Reconnaissant que l'on connaissait peu de choses sur l'homophobie au Québec et que la société québécoise devait de plus en plus faire face à de nouvelles réalités sur le plan des droits humains, le Ministère a demandé que l'on recueille de l'information sur cette question.
La Commission des droits de la personne et des droits de la Jeunesse (CDPDJ) a été chargée de produire un rapport sur le sujet. Un groupe de travail mixte, composé de représentants de divers ministères, du secteur public (p. ex. syndicats), d'organismes communautaires et de chercheurs dans le domaine des minorités sexuelles, a travaillé sous la direction de Monik Audet.
Deux chercheurs, les professeurs Line Chamberland (UQAM) et Bill Ryan (McGill), ont été invités à représenter le milieu de la recherche. En tant que chercheure principale de l'équipe de recherche sur la diversité sexuelle, la vulnérabilité et la résilience, je connaissais Line et Bill qui faisaient partie de notre équipe. Avec eux, le milieu universitaire était prêt à répondre à la nécessité sociale, me suis-je alors dit.
Après des années de recherche sur le sujet et d'activisme contre l'homophobie, Line et Bill étaient les ambassadeurs tout désignés pour ce rôle. J'étais convaincue que, grâce à leur savoir combiné, les preuves scientifiques seraient mises en évidence dans ce rapport et orienteraient le ministère de la Justice dans l'élaboration de ses politiques. En raison de leur longue expérience en recherche, Line et Bill ont siégé à de nombreux comités thématiques ad hoc. D'autres chercheurs dans le domaine de la diversité sexuelle, de la vulnérabilité et de la résilience ont aussi été invités à apporter leur expertise sur le sujet.
Deux ans plus tard, le groupe de travail mixte a publié son rapport sur les enjeux particuliers concernant les minorités sexuelles, notamment le vieillissement, l'éducation, la famille et les expériences liées à l'homophobie. Le rapport reconnaissait les gains obtenus en matière de droits civils au cours des dix dernières années et, surtout, fournissait un bilan de l'avancement de la lutte contre l'homophobie et recommandait au ministère de la Justice des changements à apporter aux politiques et interventions du gouvernement.
Le rapport a fait ressortir la nécessité d'appuyer davantage la recherche sur le sujet. Il recommandait notamment de créer une chaire de recherche sur l'homophobie et d'évaluer les interventions visant à réduire l'homophobie au Québec. On y accordait une importance particulière au genre et à la santé, et on y signalait le besoin d'appuyer la recherche pour combler les lacunes dans les connaissances sur les femmes appartenant à des minorités sexuelles par rapport à celles qui existent sur les hommes appartenant à ces minorités. On y recommandait en outre la création d'une base de données tenant compte du genre. De plus, le rapport encourageait le soutien aux activités éducatives pour contrer l'homophobie et la prestation de services publics ciblés, particulièrement dans les domaines de la santé et de l'éducation.
Quelques mois avant que le gouvernement du Québec annonce sa politique contre l'homophobie, soit près de trois années plus tard, la CDPDJ a publié un document évaluant les répercussions de son rapport initial. Il était évident que les recommandations pressantes du rapport avaient déjà été adoptées par de nombreux intervenants des secteurs bénévole et public, groupes professionnels et chercheurs universitaires. J'ai été particulièrement heureuse d'apprendre qu'en mai 2009, le Tribunal des droits de la personne du Québec s'est appuyé sur l'information de ce rapport pour prendre trois décisions en faveur des demandeurs dans des causes de discrimination fondée sur l'orientation sexuelle. De plus, le Tribunal a donné raison à la partie plaignante dans une cause de harcèlement sexuel en milieu de travail.
Un mois après l'annonce de la politique, le gouvernement a mandaté un comité interministériel pour préparer un plan d'action afin de lutter contre l'homophobie au Québec. Nous espérons que ce plan d'action appuiera entièrement les résultats de la commission. Le plan final devrait être annoncé en décembre 2010.
Du moment de la proposition à la mise en oeuvre de la politique finale, les activités de recherche et les procédures parlementaires se sont déroulées très rapidement. L'initiative du Québec découle sans contredit de préoccupations convergentes, de circonstances opportunes, des possibilités et des interventions de plusieurs secteurs sociaux, dont le secteur de la recherche, ainsi que de la croissance et du travail de l'équipe de recherche sur la diversité sexuelle, la vulnérabilité et la résilience, au cours des six dernières années.
Il faut souligner cependant le rôle de Line et Bill, qui sont à mon avis les principaux acteurs de cette réussite. Les nombreuses années qu'ils ont passées à étudier le sujet, initialement sans financement officiel, ont grandement contribué à cette avancée sociale. Au moment où ils ont entrepris leur recherche, la grande partie du financement consacré à l'étude des minorités sexuelles visait le VIH et les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes. J'étais ravie lorsque l'on a commencé à accorder du financement pour étudier d'autres aspects des minorités sexuelles, notamment l'expérience de l'homophobie. Le financement obtenu de l'Institut de la santé des femmes et des hommes et de l'Institut de la santé publique et des populations des IRSC nous a permis, pour la première fois, de regrouper l'expertise dans ce domaine au sein de l'équipe de recherche sur la diversité sexuelle, la vulnérabilité et la résilience. C'est pourquoi l'équipe a été reconnue par la CDPDJ comme une source de connaissances crédibles.
À mon avis, cette expérience dans le domaine de la recherche et des changements dans les politiques sociales constitue un exemple indélébile confirmant que le financement de la recherche sur des sujets non habituels peut générer de nouvelles connaissances et permettre en définitive de trouver des moyens efficaces d'appliquer ces connaissances pour améliorer la santé de la société et la société comme telle.
Tenir compte du genre dans la formation médicale
Shayna Watson, Université Queen's
Au début de l'an 2000, par l'entremise du Council of Ontario Faculties of Medicine (COFM), les doyens des facultés de médecine de l'Ontario ont commencé à explorer la possibilité de collaborer à l'élaboration des programmes d'études. On se rendait compte de plus en plus que les activités des facultés faisaient double emploi pour répondre aux nouveaux besoins en matière de programmes d'études et que la technologie pouvait aider les facultés à consolider leurs efforts.
Le concept de genre et de santé constituait le terrain d'essai. Les doyens de l'enseignement médical universitaire du COFM et le comité sur les questions de genre du COFM (nommé ultérieurement Comité sur l'équité, la diversité et le genre) ont entrepris de travailler conjointement au projet de collaboration pour l'élaboration d'un programme d'études sur la santé et le genre, en 2002. Cette collaboration a attiré l'attention et obtenu le soutien généreux du Conseil ontarien des services de santé pour les femmes. L'équipe du projet comptait un cadre, des représentants des deux comités du COFM, un coordonnateur local de chacune des six facultés participantes, un coordonnateur central du projet ainsi que des étudiants en médecine de chacune des facultés qui ont travaillé pendant trois étés.
Aujourd'hui, grâce au projet de collaboration pour l'élaboration d'un programme d'études sur la santé et le genre, nous offrons une ressource accessible gratuitement en ligne qui comprend 13 modules d'auto-apprentissage, dont trois sont offerts en français et en anglais. Le site fournit un « dossier » permettant aux étudiants de faire le suivi de leurs travaux. Le tout s'accompagne d'un ensemble de compétences sur le genre dans le Cadre de compétences CanMEDS – les lignes directrices sur les compétences essentielles des médecins au Canada. Le site Web est utilisé par les facultés de médecine, à l'échelle provinciale, nationale et internationale et par de nombreuses disciplines dans le domaine de la santé et des sciences sociales. Le projet a donné une perspective canadienne au concept de genre et de santé qui n'est pas orientée sur la biologie ou qui ne se contente pas de recadrer la santé des femmes.
La réalisation du projet constitue probablement sa plus grande réussite. Lorsque des étudiants nous ont dit que le projet leur permettait d'étudier des sujets qu'ils craignaient ne pas pouvoir aborder durant leur formation médicale, nous savions que nous étions sur la bonne voie. Encore aujourd'hui, les étudiants nous affirment que le site leur fournit des perspectives et un contenu qu'ils n'obtiennent pas ailleurs. Lorsqu'une classe de quatrième année en études des genres a utilisé le module sur la pauvreté comme exercice de consolidation, nous avons su alors que nous fournissons aux étudiants un contenu leur permettant de faire le lien entre la médecine et le domaine social.
Au début, nous ne savions pas vraiment ce qu'était le concept de genre et de santé. En comparaison avec des projets éducatifs similaires, nous pouvons dire que nous avons fonctionné à l'envers. Habituellement, au début des autres projets, le sujet est connu et défini et il a une place établie dans le programme de la faculté de médecine, et on commence par définir une série de compétences ainsi qu'un cadre de contenu. Nous avons dû commencer par comprendre ce que le concept de genre et de santé signifiait pour nous et ce qu'il pouvait signifier pour la médecine.
Certains de nous étaient des généralistes, d'autres des spécialistes; certains travaillaient dans un cadre universitaire, d'autres en milieu communautaire. Certains avaient de bonnes connaissances techniques, d'autres avaient des connaissances rudimentaires. Nous venions de six régions différentes de la grande province de l'Ontario.
Nous avons commencé par examiner comment l'Organisation mondiale de la Santé et Santé Canada définissent le genre; les deux affirment que le genre est socialement établi et relationnel. Nous voulions qu'il y ait cohérence entre notre sujet, notre façon de procéder et notre produit. Le concept de genre et de santé concerne les possibilités et privilèges que la société accorde à une personne et les répercussions de ces derniers sur la santé. Il n'aurait pas été logique de mettre au point une ressource éducative restreinte ou fermée qui aurait été limitée par les droits de propriété du logiciel ou des mots de passe. Nous avons choisi un logiciel en libre accès et avons offert notre produit gratuitement sur Internet. Nous avons choisi de n'ériger aucune barrière telle que mots de passe, droits d'entrée ou adhésion.
Les séries de modules créés reflètent notre façon de procéder : courtes étapes pour comprendre les composantes, mise en application et résumé des connaissances avant de poursuivre. Le module d'introduction commence par donner les définitions de santé et de genre comme base du concept de genre et de santé. Dans d'autres modules, nous examinons comment le genre s'intègre aux autres déterminants sociaux. Le programme aborde ensuite d'autres domaines particuliers de la médecine et demande comment le genre est considéré.
Le matériel éducatif s'appuie sur la littérature et présente des résultats récents d'une manière interactive qui favorise la participation de l'étudiant. Il fournit un nouvel éclairage permettant de comprendre le sexe et le genre ainsi que les effets de ces facteurs sur la santé et l'accès aux soins de santé. L'application des connaissances et le changement de perspective sont au coeur de ce projet. Les exercices de réflexion sont conçus dans l'intention d'opérer une transformation et d'amener les étudiants à prendre conscience de leurs propres opinions et préjugés.
Les sujets ont d'abord été choisis afin de permettre aux étudiants de travailler dans des domaines qui les intéressent. N'eut été du leadership de nos étudiants d'été, ni le module sur la diversité fondée sur le genre et le sexe, ni celui sur le genre, la mondialisation et la santé, ni la collection de sujets variés que nous offrons maintenant n'auraient vu le jour. Nous avons pu inclure du contenu sur le choix de carrière et le groupement selon les aptitudes, le bien-être des étudiants en médecine, la sexualité et la dépression – des sujets tabous que les étudiants ne peuvent aborder nulle part ailleurs dans leur programme.
Tout au long de notre parcours, nous avons ressenti l'effet des forces centrifuges qui tentaient de nous séparer, mais pour contrebalancer, il y avait une force centripète : nous étions attirés par le concept de genre et de santé, car nous étions tous convaincus que cela était important sur le plan des études et de la vie personnelle. Nous étions interpelés par le genre et la santé en tant que médecins et en tant que personnes; nous étions interpelés en tant qu'êtres appartenant à un genre. Nous partagions tous le même désir : aider les étudiants, changer les mentalités et faire en sorte que les soins de santé soient plus ouverts et accessibles à tous. Et nous avons pu collaborer parce que nous étions sur la même longueur d'onde. Comme l'eau qui façonne le paysage tout en étant façonnée par celui-ci, notre compréhension du genre et de la santé était façonnée par nos vies en tant qu'êtres appartenant à un genre et travaillant en collaboration.
Ce n'est qu'à la fin de nos pérégrinations que nous avons compris ce que le concept de genre et de santé signifiait pour la médecine. Nous pouvions regarder la série de modules d'apprentissage destinés aux étudiants en médecine et savoir qu'ils démontraient ce que le concept de genre et de santé signifiait pour nous. Nous avons alors été capables de définir clairement les compétences relatives au genre et de les inscrire dans le Cadre de compétences CanMEDS.
Un mentorat fructueux
Jordan Guenette, Université Queen's
Étudiant typique aux résultats médiocres, j'étais en troisième année du baccalauréat en sciences de l'activité physique à l'Université de la Colombie-Britannique et je n'avais aucune idée de ce que je voulais faire de ma vie, ni aucun plan de carrière. Toutefois, les sports d'endurance me passionnaient et je voulais en apprendre davantage sur la physiologie de l'exercice. Malheureusement, je ne savais pas comment ces passions pouvaient mener à une carrière. Un ami m'a alors suggéré d'examiner les possibilités de recherche offertes aux étudiants du premier cycle afin de pouvoir étudier en détails la physiologie de l'exercice. En consultant le site Web, j'ai découvert qu'un professeur de la faculté étudiait les différences liées au sexe dans la physiologie de l'exercice. Il s'agissait du Dr Bill Sheel, un nouveau chercheur subventionné par l'Institut de la santé des femmes et des hommes des IRSC. Pure coïncidence, Bill était aussi mon professeur de statistiques.
Sans enthousiasme, je suis allé voir Bill après un cours afin de m'informer des possibilités de recherche dans son laboratoire. J'étais hésitant, car je n'avais aucune idée de ce qu'était la recherche et parce que mes notes n'étaient pas particulièrement impressionnantes. Heureusement, Bill était très ouvert et a décidé de me donner une chance, malgré mes résultats moyens et mon manque d'expérience en recherche. Je crois qu'il a vu mon enthousiasme pour la physiologie de l'exercice et ma volonté de travailler fort. Après avoir discuté de quelques idées de recherche, nous avons décidé d'explorer des études sur les réactions du système respiratoire face à l'exercice, chez les hommes et chez les femmes.
Après avoir contribué à la rédaction d'un exposé de synthèse sur les différences liées au sexe dans la physiologie respiratoire, nous avons constaté une lacune importante dans la documentation. La plupart des scientifiques dans le domaine de l'exercice physique ont recours exclusivement à des sujets masculins dans leurs travaux de recherche et présument que les réactions seront les mêmes chez les femmes. C'est pourquoi Bill et moi avons décidé d'entreprendre une recherche sur les différences liées au sexe dans la façon dont les humains respirent au cours de l'exercice. Bill m'a donné confiance et m'a laissé toute latitude pour donner suite à mes idées. Plutôt que de répondre à mes questions, il m'a orienté dans la bonne direction et m'a permis de faire des efforts pour trouver mes réponses. Il a créé un milieu de recherche où j'avais l'impression d'être davantage son collègue que l'un de ses subordonnés. Bill m'a communiqué une passion pour la science et m'a encouragé à entreprendre des études supérieures et une carrière en recherche sur le sexe et le genre.
C'est alors que je suis devenu très motivé. De plus, j'ai publié mes travaux de recherche de premier cycle et je les ai présentés lors de conférences nationales et internationales. Ce nouveau désir de poursuivre des études supérieures m'a donné des ailes, si bien qu'à la fin de mes études de premier cycle, on m'a choisi pour prononcer le discours d'adieu à la collation des grades. Ma confiance en tant qu'étudiant a pris une orientation positive parce que j'avais un modèle de rôle qui croyait en mon potentiel.
Après l'obtention de mon diplôme, j'ai immédiatement entrepris mes études de maîtrise sous la supervision de Bill. Mes travaux de maîtrise portaient sur les différences liées au sexe dans la mécanique ventilatoire au cours de l'exercice, chez les athlètes de haut niveau pratiquant des sports d'endurance. Nous avons démontré que les femmes peuvent avoir plus de limites respiratoires que les hommes et que les muscles respiratoires travaillent plus fort chez les femmes que chez les hommes au cours de l'exercice. Cette recherche nous a valu une reconnaissance officielle de la Société canadienne de physiologie de l'exercice et m'a permis d'être le premier étudiant en sciences de l'activité physique de l'Université de la Colombie-Britannique à recevoir la Médaille d'or académique du Gouverneur général. Durant mes études de maîtrise, Bill a encouragé la collaboration en recherche et m'a permis de participer à de nombreuses études qui étaient indépendantes de ma recherche de thèse; cela m'a permis notamment de faire de la recherche médicale en haute altitude au Népal. Bon nombre de ces collaborations n'ont apporté aucun avantage direct à Bill; cependant, il reconnaissait l'importance de ces possibilités dans ma formation de scientifique. L'attitude altruiste de Bill dans le mentorat d'un étudiant et mon intérêt croissant pour la recherche en fonction du sexe m'ont amené à poursuivre des études de doctorat sous sa direction.
Ma thèse de doctorat constatait certaines des conséquences physiologiques associées aux limites respiratoires chez les femmes au cours de l'exercice. Par exemple, nous avons démontré que les voies respiratoires sont plus petites chez les femmes que chez les hommes, ce qui augmente la résistance à l'écoulement de l'air durant la respiration. Malgré cette observation, nous avons découvert que les muscles respiratoires des femmes résistaient plus à la fatigue que ceux des hommes au cours de l'exercice. Bill a continué de m'offrir des possibilités de mener des travaux de recherche indépendants durant mes études doctorales, afin de diversifier davantage ma formation universitaire. Il reconnaissait aussi qu'un étudiant peut se heurter à des limites en faisant toutes ses études à la même université et avec le même superviseur. Pour cette raison, j'ai passé plusieurs mois en Europe à faire d'autres travaux de recherche au centre de recherche sur les muscles de Copenhague et au département des soins intensifs en médecine et au service de pneumologie à l'Université d'Athènes. Ces travaux ont permis de réaliser une première, soit mesurer le débit sanguin dans les muscles respiratoires d'humains conscients. Peu de superviseurs auraient accepté que leurs étudiants passent plusieurs mois à mener des travaux de recherche indépendants avec d'autres chercheurs principaux – voici un autre exemple qui prouve que Bill fait passer les intérêts de ses stagiaires avant les siens.
La bourse de nouveau chercheur que Bill a reçu de l'Institut de la santé des femmes et des hommes des IRSC lui a permis de consacrer du temps au mentorat de ses stagiaires de recherche. En étant mon mentor, Bill a fait de moi un chercheur en santé; il a été aussi un modèle et m'a donné les outils pour devenir mentor à mon tour et continuer d'explorer le rôle important que le sexe et le genre jouent dans la santé humaine. J'ai décidé d'écrire ce texte afin d'exprimer ma gratitude à Bill qui est un modèle, un superviseur, un ami et un collègue extraordinaire. J'espère pouvoir un jour offrir à mes étudiants un mentorat de qualité égale à celui que j'ai reçu de Bill.
J'ai récemment défendu ma thèse de doctorat et je poursuis actuellement des études postdoctorales au département de médecine de l'Université Queen's. Je m'appuie sur les connaissances acquises avec Bill sur les athlètes de haut niveau et j'applique maintenant des modèles similaires pour comprendre les différences liées au sexe et au genre au cours de l'exercice chez des personnes atteintes de maladies chroniques. J'envisage un jour de mener un programme de recherche indépendant portant sur les différences liées au sexe et au genre au cours de l'exercice, et ce, chez des personnes en santé et des personnes malades. Mon objectif à long terme est d'élaborer des interventions optimales en matière d'exercice afin de prévenir, de soigner et de traiter les maladies chroniques.
Le coin Cochrane de l'ISFH
Le sexe et le genre dans les examens Cochrane : un regard sur le passé, un pas en avant
Erin Ueffing et Jordi Pardo Pardo, le Campbell and Cochrane Equity Methods Group
Au cours des dix années qui ont suivi la création de l'Institut de la santé des femmes et des hommes, un nombre grandissant de responsables des politiques, de praticiens et de chercheurs ont demandé que l'on tienne compte du genre et du sexe dans la recherche en santé.1 Il y a eu en même temps un mouvement en faveur de soins de santé fondés sur des données probantes, c'est-à-dire l'utilisation des données scientifiques disponibles pour orienter la prise de décisions concernant les pratiques dans les soins de santé et les soins aux patients.2 De l'avis de groupes internationaux tels que la Commission des déterminants sociaux de la santé de l'Organisation mondiale de la santé, les examens systématiques constituent l'un des moyens d'obtenir des données probantes pour répondre à ces besoins. La Collaboration Cochrane publie, dans la Bibliothèque Cochrane, des examens systématiques sur des interventions dans le domaine de la santé.
Un regard sur le passé - Au cours de la dernière décennie, trois études ont été effectuées afin de voir comment les examens produits par la Collaboration Cochrane avaient tenu compte de l'applicabilité des données probantes de la recherche évaluées selon les différences liées au sexe ou au genre. Deux de ces études portaient exclusivement sur le sexe ou le genre,1,2 alors que la troisième évaluait aussi d'autres facteurs sociodémographiques comme la race ou l'ethnicité, la situation socioéconomique et l'éducation.3
La première étude, menée en 2001 par Johnson et ses collègues, a passé en revue 30 examens Cochrane portant sur le coeur, l'hypertension et les maladies vasculaires périphériques. De ces examens, seulement trois abordaient la question de savoir si le genre jouait un rôle dans l'efficacité des interventions. Ces examens portaient sur 196 essais pour lesquels on a recruté des hommes et des femmes; de ce nombre, 65 (33 %) ont évalué les résultats en fonction du genre. Des 65 essais pour lesquels on a effectué une analyse comparative entre les sexes, 13 (20 %) ont fait état de différences importantes dans les résultats sur le système cardio-vasculaire en fonction du genre.3
En 2010, Doull et ses collègues ont mis à jour l'étude de Johnson. Pour ce faire, ils ont choisi au hasard et passé en revue 38 examens systématiques sur le coeur, l'hypertension et les maladies vasculaires périphériques publiés depuis 2001. Comme c'était le cas dans l'étude de Johnson, Doull et ses collègues ont découvert que l'on tenait rarement compte des différences entre les hommes et les femmes; seulement deux de ces 38 examens présentaient des résultats répartis en fonction du sexe ou du genre. De plus, les auteurs ont noté que les mots « sexe » et « genre » étaient utilisés de façon interchangeable, et que les examens décrivaient souvent les groupes inclus dans les études primaires en ce qui concerne le « % de sujets masculins » , sans décrire les autres participants.
Tugwell et ses collègues ont examiné comment le sexe, le genre et une gamme de caractéristiques sociodémographiques ont été pris en compte dans des examens sur la polyarthrite rhumatoïde. Les auteurs se sont penchés sur l'ensemble des 14 examens publiés entre 2003 et 2008, qui portaient collectivement sur 147 études primaires. Cinq examens (35,7 % des 14 examens) et 131 études primaires (89,1 % des 147 études) faisaient état de la proportion d'hommes et de femmes inclus en tant que participants au début des études primaires. Malgré le nombre d'études primaires faisant état de cette information, les examens Cochrane sur la polyarthrite rhumatoïde n'ont pas évalué si les effets des interventions pour la polyarthrite rhumatoïde étaient différents pour les hommes et pour les femmes. Les auteurs concluent qu'il est possible de laisser échapper des différences importantes et que les examens systématiques peuvent permettre de cerner des lacunes dans les données probantes et d'orienter la recherche future.5
Ces études montrent que, au cours de différentes périodes et pour certains sujets, les examens Cochrane sur le coeur, l'hypertension, les maladies vasculaires périphériques et la polyarthrite rhumatoïde ne tiennent pas toujours compte du sexe et du genre ou n'en font pas état de façon systématique. Il faut faire plus de travail pour déterminer comment les examens Cochrane sur des interventions dans d'autres domaines des soins de santé tiennent compte du sexe et/ou du genre. De plus, ces études montrent qu'il y a des lacunes dans la compréhension du sexe et du genre, et ce, de la définition des concepts à la mise en oeuvre des méthodes d'examen pour analyser le sexe et le genre. Les examens Cochrane ne tiennent pas suffisamment compte des résultats des analyses comparatives selon le sexe et le genre et pourraient avoir sous-estimé des résultats pertinents.
Un pas en avant - Afin de réduire ces écarts dans les connaissances, le Campbell and Cochrane Equity Methods Group (le groupe sur les méthodes d'équité Campbell et Cochrane) met au point des méthodes pour traiter adéquatement les analyses comparatives selon le sexe et le genre dans les examens systématiques. Ces méthodes aident à déterminer quand et comment le sexe et le genre doivent être pris en considération dans les examens Cochrane, et proposent des façons de les traiter dans les analyses. Le groupe travaille aussi avec des collègues du Canada et du monde entier pour bâtir une base de données sur les effets différentiels des interventions en fonction du sexe et du genre.
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- Sen, G. and Östlin, P. (2008) 'Gender inequity in health: why it exists and how we can change it', Global Public Health, 3:1, 1 - 12
- Dawes M, Summerskill W, Glasziou P et al. Sicily statement on evidence-based practice. BMC Med Educ 2005; 5: 1– 7.
- Johnson SM, Karvonen CA, Phelps CL, Nader S, Sanborn BM. Assessment of analysis by gender in the Cochrane reviews as related to treatment of cardiovascular disease. J Womens Health (Larchmt ) 2003;12(5):449-57. Disponible sous : PM:12869292.
- Doull M, Runnels VE, Tudiver S, Boscoe M. Appraising the evidence: applying sex- and gender-based analysis (SGBA) to Cochrane systematic reviews on cardiovascular diseases. J Womens Health (Larchmt ) 2010;19(5):997-1003. Disponible sous : PM:20384450.
- Tugwell P, Maxwell L, Welch V, Kristjansson E, Petticrew M, Wells G, et al. Is health equity considered in systematic reviews of the Cochrane Musculoskeletal Group? Arthritis Rheum 2008;59(11):1603-10. Disponible sous : PM:18975366.