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Les chercheurs et intervenants en santé s'inquiètent de plus en plus du lien entre l'exposition au bruit (principalement l'écoute de musique trop forte) et l'apparition précoce de déficiences auditives chez les jeunes.
La Fondation canadienne de l'ouïe (FCO), qui a déjà mis sur pied Oui à l'ouïe/Sound Sense, un programme primé d'éducation à la santé auditive s'adressant aux élèves du palier élémentaire, souhaitait rejoindre aussi les adolescents. En 2008, la Fondation a donc organisé le Youth Listening Summit, un sommet sur l'ouïe destiné aux jeunes et financé par les IRSC, dont l'objectif était de créer un programme destiné à ce groupe d'âge. Le sommet a rassemblé 30 jeunes participants, dont 10 ayant une déficience auditive, et 30 professionnels de divers horizons. Avant le sommet, les jeunes ont noté l'intensité du volume des lecteurs MP3 de 150 de leurs pairs. Les résultats ont montré que 30 % des adolescents s'exposaient à un volume en décibels jugé dangereux.
Le sommet a mené à la mise sur pied de iHearYa!, un programme qui voyage dans les écoles et dont le message est aussi diffusé sur un site Web interactif et dans les médias sociaux. « La grande force de iHearYa!, explique Gael Hannan, de la FCO, réside dans le fait que ce sont des jeunes qui passent le message, et qu'ils savent comment attirer l'attention de leurs pairs. » Comme le programme a récolté des commentaires positifs après trois présentations pilotes, la FCO est maintenant à la recherche de financement pour étendre la portée du projet.
Trois des participants au Youth Listening Summit se sont rencontrés récemment pour discuter du problème de la déficience auditive due au bruit et du programme de sensibilisation novateur de la FCO.
Participants
Marshall Chasin est audiologiste, directeur de la recherche auditive à la succursale torontoise des Musicians' Clinics of Canada, coordonnateur de la recherche à la Société canadienne de l'ouïe et directeur de la recherche à ListenUP! Canada. Le Dr Chasin a présenté un atelier dans le cadre du sommet sur les conséquences de la déficience auditive due au bruit pour les musiciens et le reste de la population.
Robert Harrison est chercheur principal du programme de neuroscience et santé mentale de l'Hôpital pour enfants de Toronto et professeur aux départements d'otorhinolaryngologie (chirurgie cervicofaciale) et de physiologie de l'Université de Toronto. Le Dr Harrison a agi à titre de conseiller lors de la création du sommet, y a donné une conférence sur les aspects biologiques et cliniques de la déficience auditive due au bruit et a participé à tous les échanges en groupes qui s'y sont déroulés.
Marwa Nather faisait partie des jeunes participants au sommet. Elle‑même atteinte d'une déficience auditive, elle a ensuite décidé de participer à l'une des trois présentations pilotes du projet iHearYa!, à l'école secondaire catholique Dante Alighieri Academy, qu'elle fréquentait à l'époque. Aujourd'hui, Mlle Nather étudie la psychologie à l'Université Trent.
Animatrice : Merci à tous d'être ici aujourd'hui. J'aimerais d'abord que vous me décriviez ce que dit la recherche à propos de la perte auditive due au bruit chez les jeunes.
Bob Harrison (BH) : De nombreux chercheurs étudient présentement les mécanismes qui sous‑tendent la déficience auditive causée par l'exposition au bruit. Si on s'attarde aux jeunes et à leur utilisation des lecteurs MP3, on remarque qu'on en sait déjà beaucoup sur ce qui se passe quand l'oreille est stimulée par des sons très intenses. Je pourrais vous en parler pendant des heures, mais le constat est clair : nous savons à quelle intensité les sons peuvent causer une perte auditive, et nous savons quels types de déficiences en résultent. Nous pouvons, à partir de ces résultats de recherche, extrapoler et supposer que l'intensité (et la durée) de l'exposition aux sons produits par un lecteur MP3 mal utilisé PEUT effectivement causer des dommages cochléaires. Nous savons aussi, grâce à des recherches cliniques et appliquées, que les enfants, les adolescents et les jeunes adultes courent un risque d'être atteints de déficience auditive, parce que nous savons que les lecteurs MP3 peuvent produire des sons suffisamment forts pour causer des dommages à l'ouïe.
Nous disposons donc d'une montagne d'études fondamentales et cliniques qui confirment que les jeunes sont exposés à un risque de perte auditive. Plus précisément, un grand nombre d'études de cas et d'enquêtes épidémiologiques montrent que les jeunes qui font un mauvais usage de leur lecteur MP3 sont plus à risque de subir une perte auditive importante.
Marshall Chasin (MC) : J'aimerais préciser que je fais un peu de recherche, mais que je suis d'abord clinicien. De nos jours, il est normal et prévisible qu'une personne de 19 ans souffre déjà d'une perte auditive mesurable. Nous savons, grâce à de vastes études épidémiologiques, que la musique peut bel et bien entraîner une déficience auditive, au même titre que le bruit dans une usine. Si nous soumettions aujourd'hui une personne à une exposition prolongée à un son d'une intensité de 85 dB, pouvant causer une déficience auditive irréversible, elle nous dirait que c'est très supportable. C'est étonnant à quel point un son de 85 dB peut ne pas sembler fort. Cela peut correspondre à la tonalité d'un téléphone, à de forts applaudissements, voire au son de la chasse d'eau lorsque nous sommes très près de la toilette. Tout cela correspond à 85 dB. Cela peut même correspondre à la moitié du volume maximal d'un lecteur MP3, selon le type d'écouteurs. De plus, les humains ne sont généralement pas très habiles pour distinguer les différences d'intensité du bruit. Alors les gens disent : « Il me semble que ce n'est pas très fort ». Et ils ont parfaitement raison. Le bruit ne semble pas fort, mais il l'est, et il peut causer des dommages. Dans notre esprit, la musique est différente du bruit. Nous avons donc du mal à établir un lien intuitif entre ce qui constitue une intensité sonore néfaste et le volume que nous fixons nous‑mêmes. Nous ne disposons pas non plus d'appareils capables de mesurer précisément les problèmes de l'oreille interne.
Animatrice : Nous savons donc qu'il y a un danger, et la recherche le prouve; mais comment fait‑on pour transmettre le message?
BH : Nous devons sensibiliser le public et créer des programmes pour informer les personnes à risque. Par exemple, Marshall Chasin fait ce travail auprès des musiciens, et nous voulons le faire auprès des jeunes, qui ne savent pas toujours ce qu'ils font subir à leur ouïe. Nous voulons exploiter ce que nous savons afin de prévenir la déficience auditive. Voilà pourquoi la Fondation canadienne de l'ouïe a organisé ce sommet pour les jeunes. Nous voulions surtout voir quel serait le moyen le plus efficace de transmettre le message aux adolescents.
Animatrice : Marwa, c'est à ce moment que tu es entrée en scène. Quand as‑tu décidé de participer au sommet?
Marwa Nather (MN) : Quand j'ai apporté l'appareil utilisé pour mesurer l'intensité du son des lecteurs MP3 à l'école. J'ai remarqué que la plupart les lecteurs étaient utilisés à un volume qui dépassait les 85 dB. Je me souviens que j'avais avec moi une feuille qui indiquait à partir de quelle intensité en décibels les pertes auditives commencent à survenir, et que quand je l'ai montrée aux élèves, ils étaient sous le choc. Au début, ils n'ont pas vraiment réduit leur volume habituel d'écoute, mais après la présentation que j'ai faite à mon école à la suite du sommet, j'ai remarqué que beaucoup d'entre eux faisaient vraiment des efforts dans ce sens.
Animatrice : Pourquoi penses‑tu qu'ils étaient prêts à agir à ce moment-là, mais pas quand tu as mené ta première expérience avec l'appareil de mesure? Qu'est‑ce qui avait changé?
MN : Je crois que c'est parce que j'ai parlé de mon expérience personnelle, et qu'ils ont eu peur que cela leur arrive aussi.
Animatrice : Revenons à ta participation au sommet. Comment s'est déroulée ton expérience?
MN : C'était la première fois que je rencontrais d'autres personnes atteintes de déficience auditive, et j'ai réalisé à quel point c'est difficile pour tout le monde. Il est vraiment important que les gens soient conscients des volumes sonores auxquels ils sont exposés pour prévenir la perte auditive.
Animatrice : Le sommet avait entre autres pour objectif de jeter les bases d'un programme destiné aux adolescents. D'après les jeunes participants, quels étaient les facteurs essentiels au succès du programme iHearYa!?
MN : Nous avons suggéré entre autres d'interdire les lecteurs MP3 de grande puissance ou d'indiquer un volume maximal à ne pas dépasser. Peut‑être que cela pourrait servir d'avertissement. On a aussi parlé des programmes éducatifs à l'école. On pourrait planifier des cours spéciaux ou, par exemple, consacrer une unité en sciences à l'ouïe et aux déficiences auditives.
Animatrice : Qu'en pensez‑vous, Bob? Il me semble qu'on encourage rarement les jeunes à participer d'aussi près à une initiative d'application des connaissances. Pensez‑vous que cela y change quelque chose?
BH : Eh bien, je crois que Marwa a été une participante remarquable. Comme elle l'a mentionné, elle était présente en tant que personne atteinte d'une déficience auditive. Beaucoup de jeunes n'ont aucun contact avec cette réalité, et même lorsque ce n'est pas le cas, ils ne comprennent pas vraiment les répercussions d'une déficience auditive au quotidien. Il y avait donc en quelque sorte un facteur « choc ». Nous avons pensé qu'en faisant participer les jeunes à la mise sur pied du programme iHearYa!, nous pourrions mieux comprendre comment les jeunes communiquent entre eux et s'influencent mutuellement, ce qui a été le cas. Par exemple, si on veut exploiter la tendance qu'ont les jeunes à beaucoup utiliser les médias sociaux pour envoyer des messages, nous ne pourrions pas trouver mieux que les jeunes eux‑mêmes pour nous aider à comprendre comment le faire.
Animatrice : Selon vous, quels changements leur engagement a‑t‑il entraînés?
BH : Je crois que j'ai tiré quelques leçons de leur participation. Tout d'abord, les jeunes écoutent plus volontiers leurs pairs qu'un vieux professeur comme Marshall Chasin venu leur faire une conférence. Par conséquent, un message aura plus d'impact s'ils se le transmettent entre eux. J'ai aussi remarqué qu'il est nécessaire – et j'ai utilisé l'expression « facteur choc » en toute connaissance de cause – d'exagérer un peu et de livrer un message percutant, au lieu de se limiter à dire « vous allez peut-être subir une perte auditive si vous faites ceci ». Il faut littéralement les assommer avec la force du message. Je crois que quand on essaie d'influencer les jeunes, on doit oublier la subtilité.
MC : Je suis entièrement d'accord avec Bob. Même si je suis un conférencier très énergique, les adolescents ne vont pas écouter un monsieur dans la cinquantaine qui leur rappelle leurs parents; ils vont plutôt écouter Marwa ou des gens de leur âge, des pairs. C'était la même chose chez les musiciens. En 1990, j'avais beau les harceler pour qu'ils se procurent des bouchons d'oreilles, moins du tiers avaient fini par en acheter. En revanche, en 1999, la dernière année où nous avons fait l'enquête, environ 96 % des musiciens utilisaient des bouchons – et ce n'est pas parce que les vieux croûtons étaient devenus de meilleurs vendeurs, mais parce que d'autres s'étaient décidés à en parler, comme Pete Townsend du groupe The Who, d'autres rockeurs, ou The Tragically Hip, qui sont vraiment branchés. Ce sont eux qui ont changé les perceptions, ce qui fait que maintenant, protéger son ouïe, ce n'est plus ringard.
MN : Pour beaucoup de gens, la déficience auditive est un concept totalement étranger. Je me souviens, à l'école, chaque fois que je disais à quelqu'un : « ta musique est trop forte, tu pourrais perdre ton ouïe », il me répondait habituellement « ben voyons, je suis trop jeune, c'est sûr que ça ne m'arrivera pas ».
Animatrice : Comment leur expliques‑tu que non, c'est ce qu'ils font maintenant qui est mauvais pour leurs oreilles?
MN : Franchement, le seul moyen que j'ai pour les atteindre, c'est de leur montrer ce que je vis, surtout quand je suis en classe et que je dois utiliser un système de modulation de fréquences, ou que je dois lever la main à quelques reprises pour demander au professeur de répéter ce qu'il a dit. C'est ce que ça leur prend pour comprendre, et pour se dire : « Ouais, je n'ai vraiment pas envie de subir ça ».
BH : Les jeunes se pensent immortels, alors le concept de déficience auditive, comme l'a dit Marwa, c'est une chose qu'ils associent avec la vieillesse. Il ne s'agit pas pour eux d'une expérience vécue, et c'est pour cela que Marwa et les autres comme elle sont très importants : ils sont des exemples vivants qu'on peut être jeune et avoir une déficience auditive.
MC : Il n'est pas possible pour nous d'aller directement changer les perceptions des adolescents, comme l'ont fait remarquer Bob et Marwa. Je crois qu'une approche multifactorielle pourrait toutefois fonctionner. Si on pouvait recruter une personnalité populaire, comme Justin Bieber, on pourrait rejoindre bien plus d'adolescents, mais même avec lui… même Justin Bieber ne peut pas tout faire. Il nous faut vraiment une approche mixte, avec des statistiques et des exemples et des signes de déficience auditive, et pourquoi pas des initiatives des fabricants eux‑mêmes, qui pourraient concevoir des lecteurs MP3 munis d'un avertisseur lumineux ou vibrant qui s'enclenche si un volume prédéfini est dépassé.
BH : Il y a un conseil que je donne souvent aux cliniciens et aux parents, et qui va un peu dans le sens du classique « les conseils directs donnés par des adultes, ça ne fonctionne pas ». Je leur suggère de retrouver l'emballage d'origine du lecteur MP3, souvent très attrayant, et de faire lire au jeune la mise en garde du fabricant. La plupart du temps, ces mises en garde sont très complètes et bien écrites, et c'est le genre d'information directe qui peut influencer les jeunes enfants jusqu'à un certain point.
Animatrice : Bob, vous avez mentionné que vous vouliez faire un peu de recherche pour évaluer l'efficacité du programme iHearYa! L'avez‑vous fait?
BH : En fait, iHear Ya! n'a pas encore atteint sa vitesse de croisière. Vous savez, on en est toujours à l'étape du projet pilote. Une fois le processus mis en branle, nous allons bien sûr chercher à savoir si le programme est efficace, et si les messages importants sur les risques de perte auditive sont communiqués efficacement.
Animatrice : Marwa, tu as fait l'une des présentations pilotes du programme à ton école. Qu'en as‑tu pensé? La sensibilisation, c'est une chose, mais c'en est une autre de convaincre les gens de réellement changer leurs habitudes de vie. Quelle est l'étape déterminante qui permet de faire changer les comportements?
MN : Les élèves, il faut leur faire peur, leur montrer ce qui va leur arriver. Et même si on réussit, ils ne comprennent pas encore tout à fait. Ils croient dur comme fer que ça ne leur arrivera jamais à eux, ou bien ils se disent : « profitons de notre jeunesse maintenant, on aura bien assez de temps plus tard pour s'inquiéter de l'avenir ». Ce qu'ils ne réalisent pas, c'est que c'est le présent, ce qui se passe maintenant, qui détermine leur avenir.
MC : On peut aussi leur expliquer que les lecteurs MP3 ou autres lecteurs de musique portatifs n'ont rien de mauvais en soi, tant qu'on les utilise correctement. Les écouteurs ne sont pas foncièrement dangereux, tant qu'on n'en abuse pas. Je me suis rendu compte qu'il y a un conseil qu'ils écoutent : « Il n'y a rien de mal à écouter de la musique. Profitez‑en à 100 %. Si c'est votre chanson préférée, montez le volume et amusez‑vous – assurez‑vous simplement de revenir à un volume plus raisonnable par la suite. » Je leur parle aussi de la règle du 80/90 : 80 % du volume maximal pendant 90 minutes correspond à la moitié de votre exposition saine à la musique pour une journée.
BH : Marwa vient de mentionner que les jeunes qui utilisent leur lecteur MP3 de manière imprudente ne ressentent pas immédiatement une perte auditive. C'est problématique parce que dans bien des cas, la présence d'une déficience auditive ne sera remarquée par la personne que bien plus tard. Parfois, les dommages à l'oreille interne ne sont pas révélés par les tests cliniques, et les personnes ne sentent absolument rien. Mais le mal est fait, et ses effets se feront sentir des années plus tard. De nombreuses études font état de patients dans la trentaine présentant une déficience auditive inhabituelle pour leur groupe d'âge, semblable à ce que l'on retrouve habituellement chez les gens de 60 ou 70 ans. Ce genre de déficience prématurée est très certainement causé par l'exposition au bruit. C'est là un des problèmes : les effets d'une déficience auditive due au bruit ne se manifestent pas toujours immédiatement chez les jeunes.
Animatrice : Pour conclure, j'aimerais que chacun d'entre vous me décrive brièvement en quoi les événements comme le sommet permettent de mieux sensibiliser les jeunes.
MN : Je dirais qu'il est préférable d'agir maintenant plutôt que d'attendre de ressentir les conséquences, car il sera alors trop tard, et personne ne souhaite avoir à vivre avec une déficience auditive jusqu'à la fin de ses jours, surtout si elle apparaît tôt.
MC : La prévention doit être le mot d'ordre, notamment par des interventions précoces, de bons programmes de sensibilisation, une approche multifactorielle et une participation accrue des médecins de famille, qui doivent être en mesure de mieux reconnaître les problèmes lors des consultations.
BH : Comme l'indique Marshall, le problème doit être approché sur plusieurs fronts. Nous devons sensibiliser les professionnels de la santé et les parents, en parler à l'école. Nous avons profité du Youth Listening Summit pour étudier l'influence des pairs chez les adolescents, et nous avons compris que les jeunes ont une grande influence les uns sur les autres. Ils ont recours à des médias sociaux, comme Twitter ou Facebook, et à une pléthore de moyens de communication. Pour transmettre un message aux jeunes dans leur ensemble, nous avions besoin d'exploiter ces modes de transmission de l'information. Cela a été, pour moi, un aspect très important du sommet, grâce auquel nous avons réussi à mieux comprendre comment l'influence mutuelle exercée par les jeunes peut être utilisée pour transmettre un message de prudence à propos du niveau d'exposition au bruit.