Voici les faits

Printemps 2012
Volume 1, numéro 2

[ Table des matières ]

La thérapie cognitive basée sur la pleine conscience aide à prévenir le retour de la dépression

Des résultats offrent une option non médicamenteuse

En bref

Qui : Dr Zindel Segal, Centre de toxicomanie et de santé mentale, Toronto.

Question : Les personnes en dépression majeure risquent fort de voir réapparaître la maladie après une rémission. Jusqu'à récemment, les antidépresseurs étaient la seule thérapie préventive disponible, une option qui est loin d'être séduisante pour les personnes qui tolèrent difficilement les médicaments et les femmes qui veulent tomber enceintes.

Les faits : Travaillant avec des collègues au Royaume-Uni et bénéficiant de l'aide financière des IRSC, le Dr Segal a mis au point la thérapie cognitive basée sur la pleine conscience (TCPC), qui combine la méditation et la thérapie cognitive pour offrir aux patients en rémission des stratégies leur permettant d'éviter les pensées négatives qui peuvent faire replonger une personne dans la dépression. Des études cliniques montrent que la TCPC offre une protection contre la rechute ou la récurrence de la dépression équivalant à celle que confèrent les antidépresseurs.

Les faits à l'oeuvre : La TCPC a été utilisée dans un certain nombre de milieux cliniques. Au R.-U., où elle est pratiquée, le National Institute for Health and Clinical Excellence a recommandé de faire de sa mise en œuvre une priorité.

Source : Antidepressant Monotherapy vs. Sequential Pharmacotherapy and Mindfulness-Based Cognitive Therapy, or Placebo, for Relapse Prophylaxis in Recurrent Depression. Archives of General Psychiatry, vol. 67, no 12 (décembre 2010), p. 1256-1264.

On attribue à Sir Winston Churchill, l'un des plus grands leaders en temps de guerre du XXe siècle, la métaphore du chien noir de la dépression. Comme Churchill, tout le monde qui a connu la noirceur de la dépression sait que si le chien noir peut être repoussé, il a la cruelle habitude de revenir et d'être toujours plus difficile à éloigner.

Vidéo avec le Dr Segal

« La rechute est maintenant reconnue comme un important aspect du traitement global de la dépression », dit le Dr Zindel Segal, chef de la Clinique de thérapie cognitivo-comportementale du Programme des troubles de l'humeur et d'anxiété au Centre de toxicomanie et de santé mentale de Toronto.

« Elle est très commune et expose les gens à un état plus chronique de dépression », dit le Dr Segal, également titulaire de la chaire Cameron Wilson en études de la dépression au Département de psychiatrie de l'Université de Toronto.

La dépression en tant que telle est une affection commune : environ 8 % des Canadiens souffriront d'une dépression majeure dans leur vie; sur une période de 12 mois, cet état touche de 4 % à 5 % des Canadiens1. Les traitements les plus communs de cette maladie chronique sont les antidépresseurs et la consultation.

Que font les patients alors lorsqu'ils sont rétablis? Pour ceux qui prennent des antidépresseurs, la perspective de laisser tomber la médication peut être inquiétante, notamment parce qu'il peut falloir des semaines avant que certains médicaments aient une action thérapeutique si jamais la dépression revient. « C'est une importante décision qui doit être prise seulement avec un médecin de famille ou un psychiatre, parce qu'il peut y avoir des conséquences qui augmentent les risques de rechute », dit le Dr Segal. « Par contre, pour une personne qui va bien, la présence d'effets secondaires difficiles à supporter ou le désir de tomber enceinte peuvent constituer des raisons d'arrêter de prendre des médicaments. »

Jusqu'à récemment, toutefois, il n'y avait pas d'autre option que d'arrêter la médication et d'espérer pour le mieux.

« Je cherchais une façon de briser le cycle dysphorique », dit le Dr Segal, qui a participé au développement de la thérapie cognitive basée sur la pleine conscience (TCPC), laquelle s'est révélée efficace pour prévenir le retour de la dépression.

Chaises

Les faits à l'œuvre : une sommité de la santé mentale aux États-Unis voit dans la TCPC un modèle « de ce que nous pouvons faire »

Le Dr David J. Kupfer, président du groupe de travail pour la cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), a joué un important rôle dans l'émergence de la TCPC. À la fin des années 1990, à titre de directeur du Réseau de recherche sur la psychobiologie de la dépression commandité par la Fondation John D. et Catherine T. MacArthur, il a encouragé le Dr Segal à concevoir une version d'entretien de la thérapie cognitive pour combattre la rechute en dépression. « J'ai été très impressionné par ce que le Dr Segal a réussi à accomplir », dit le Dr Kupfer, de l'Université de Pittsburgh. « L'intégration de la pleine conscience avec la thérapie cognitive rend le traitement encore plus accessible aux patients. La TCPC présente un modèle de ce que nous pouvons faire pour d'autres troubles psychiatriques graves. »

La TCPC combine des éléments de la pleine conscience, forme de méditation qui consiste à se concentrer sur des pensées et des sensations du moment présent, avec la thérapie cognitivo-comportementale pour faire prendre conscience davantage des pensées négatives ou inexactes. Elle est offerte sous forme de séances de thérapie de groupe où les patients reçoivent une formation et ont des « devoirs » à faire pour élaborer des stratégies visant à éloigner la dépression.

Une négativité débridée ravive la dépression

« Nos nombreuses recherches sur la cognition et l'émotion ont révélé des biais de traitement dépendants de l'humeur qui entrent en action chez les personnes ayant déjà souffert de dépression », dit le Dr Segal. « Si rien n'est fait, ces biais augmentent les risques que les personnes magnifient leurs échecs et minimisent leurs succès, ce qui les fait replonger rapidement et profondément dans la dépression. »

La TCPC, selon le Dr Segal, aide les personnes à risque « à observer et à séparer leurs expériences des jugements au sujet de leur propre valeur, ce qui leur apprend à faire de meilleurs choix pour réguler leurs humeurs ».

Une étude de 2010 dans les Archives of General Psychiatry 2 indique que la TCPC confère une protection contre la rechute ou la récurrence de la dépression qui est égale à celle que procure le maintien des antidépresseurs. Cette étude mentionne aussi trois autres études faisant état d'une « réduction de 50 % des rechutes chez les patients qui ont bénéficié de la TCPC au lieu du traitement habituel. »

Que se passe-t-il réellement dans le cerveau d'un patient soumis à la TCPC lorsque des pensées négatives font surface? Afin de mieux comprendre les « mécanismes d'action », l'équipe de recherche du Dr Segal a utilisé l'imagerie du cerveau pour étudier comment les participants réagissaient aux passages tristes de films populaires, en comparant les expressions neuronales chez les participants qui avaient été soumis à la thérapie de pleine conscience et chez ceux qui n'y avaient pas été soumis. Les résultats de l'IRM ont révélé que les participants qui avaient bénéficié de la thérapie mobilisaient plus de régions du cerveau lorsqu'ils réagissaient à des stimuli potentiellement déprimants3.

Dossiers

Les faits à l'œuvre : adoption recommandée de la TCPC au Royaume-Uni

Au Royaume-Uni, la TCPC est offerte par l'entremise du National Health Service (NHS). En fait, le National Institute for Health and Clinical Excellence (NICE), qui promeut la pratique fondée sur des données probantes au sein du NHS, recommande la TCPC. « Le NICE ne fait pas les choses à moitié », dit le Dr Willem Kuyken, cofondateur du Centre des troubles de l'humeur à l'Université d'Exeter. « Il examine les données probantes d'études contrôlées randomisées ainsi que les essais cliniques de haute qualité. Ce qu'il veut voir, c'est qu'un traitement est sans conteste meilleur que les soins habituels. Le NICE recommande la TCPC depuis 2004 et considère cette thérapie comme une priorité depuis 2009. »

« Au lieu des schémas d'activations neuronales où c'est le cortex préfrontal qui prédomine dans les moments de tristesse, les activations semblent plutôt divisées entre les régions préfrontales et latérales du cortex chez les personnes qui ont été traitées selon la méthode de pleine conscience », dit le Dr Segal. « Ces patients peuvent ainsi en apprendre davantage sur le sens des états de tristesse. »

En effet, au lieu de se tourner vers un « expert » pour trouver la solution à un problème, l'esprit conscient a accès à un « groupe d'experts » en mesure d'offrir une perspective plus équilibrée et une réponse nuancée au problème.

Le Dr Segal a mis au point la TCPC en collaboration avec le Dr John Teasdale, de l'Université de Cambridge, et le Dr Mark Williams, de l'Université d'Oxford. En 2002, les trois ont publié le livre Mindfulness-Based Cognitive Therapy for Depression. Leur travail se voulait une application logique de théories antérieures défendues par le Dr Jon Kabat-Zinn, de l'Université du Massachusetts, fondateur de la thérapie de réduction du stress fondée sur la pleine conscience. Les quatre ont publié le livre The Mindful Way Through Depression en 2007.

Bien qu'elle date de moins de dix ans, la thérapie est solidement implantée en Europe de l'Ouest, particulièrement en Suisse, en France, en Belgique et en Allemagne, dit le Dr Lucio Bizzini, des Hôpitaux universitaires de Genève, qui a commencé à s'intéresser à la TCPC en 2002 après avoir assisté à un atelier animé par le Dr Segal près de Toronto.

« Nous avons invité le Dr Segal à venir à Genève en 2003 et organisé un atelier intensif de cinq jours pour enseigner aux psychiatres, aux psychologues et aux psychothérapeutes locaux à appliquer la TCPC », dit le Dr Bizzini. « Depuis lors, la demande pour cette formation est constante parmi les stagiaires en Belgique, en Suisse et en France », où jusqu'à 80 professionnels de la santé mentale dirigent maintenant des séances de groupe de TCPC.

Au Canada, le recours à la TCPC comme option thérapeutique augmente. « J'ai suivi une formation avec le Dr Segal il y a environ trois ans et je dirige depuis un groupe à l'Hôpital général de North York à Toronto. J'ai probablement eu une vingtaine de groupes, donc environ 300 patients. Je vois une foule d'avantages », dit le Dr Neil Levitsky, psychiatre à Toronto. Entretemps, le Dr Steven Selchen, qui offre un certain nombre de séances de groupe fondées sur la TCPC à l'Hôpital Mount Sinai de Toronto, affirme que la thérapie a d'autres applications qui attendent d'être explorées. « Le modèle original a été conçu pour prévenir la rechute en dépression, mais il s'est ramifié depuis. La meilleure recherche porte encore sur la question initiale, mais elle se ramifie pour toucher à la dépression chronique et à l'anxiété, ainsi qu'à d'autres questions. Nous faisons également ces adaptations ici à Mount Sinai, et nous procédons à des recherches sur ces adaptations. »


  1. Rapport sur les maladies mentales au Canada de l'Agence de la santé publique du Canada
  2. Antidepressant Monotherapy vs. Sequential Pharmacotherapy and Mindfulness-Based Cognitive Therapy, or Placebo, for Relapse Prophylaxis in Recurrent Depression, Archives of General Psychiatry, vol. 67, no 12 (décembre 2010), p. 1256-1264.
  3. Minding One's Emotions: Mindfulness Training Alters the Neural Expression of Sadness, Emotion, vol. 10, no 1 (février 2010), p. 25-33.
Date de modification :