Le théâtre joue un rôle de premier plan dans la santé mentale des jeunes des Premières Nations

3 juin 2015

Lorsque Jo-Ann Episkenew et Karen Schmidt se rendent dans des écoles des Premières Nations dans le Sud de la Saskatchewan, elles savent au départ qu'elles risquent d'être accueillies par des têtes baissées, des visages cachés sous un capuchon et, surtout, le silence.

Elles savent également qu'après leur atelier Acting Out!, elles repartiront en entendant ces jeunes raconter leur histoire comme peu l'ont fait.

« Nous faisons tellement pour aider les adolescents à trouver leur voix », explique Mme Episkenew, directrice du Centre de recherche sur la santé des Autochtones à l'Université de Regina. « D'où l'utilité de cette pièce, et de la participation au théâtre et aux arts visuels, comme intervention en santé mentale auprès des adolescents. »

Le projet de recherche Acting Out! But in a Good Way (en anglais seulement), lancé en 2005 et financé par les Instituts de recherche en santé du Canada depuis 2009, utilise des ateliers de théâtre et d'art visuel pour aider les adolescents des Premières Nations à explorer et à examiner les choix qui se répercutent sur la santé et le bien-être. Le projet est le fruit d'une collaboration entre des chercheurs – dont Linda Goulet de l'Université des Premières Nations du Canada et Warren Linds de l'Université Concordia –et les Services de santé du Conseil tribal File Hills Qu'Appelle (en anglais seulement) (FHQTC).

« Des parents nous ont dit : je vois des changements chez mon enfant, il ne parlait jamais, et maintenant il s'exprime », confie Mme Schmidt, une éducatrice en santé depuis peu retraitée du FHQTC, qui a contribué à l'animation des ateliers du projet Acting Out! et qui est aujourd'hui consultante.

Le projet se fonde sur le Théâtre de l'opprimé, œuvre célèbre du dramaturge brésilien Augusto Boal, qui invite à la fois les acteurs et les spectateurs à transformer leur vie par l'expérience libératrice du théâtre.

« Je pense que cela nous a aidés à vraiment nous découvrir », a déclaré un jeune participant et membre des Premières Nations à propos de son expérience à un atelier du projet Acting Out! en juin dernier. « Parce que je sais que beaucoup d'entre nous ne se parlent pas ou ne prennent pas la parole en classe, je pense que le fait d'avoir un sujet de discussion en commun nous a aidés à communiquer plus facilement. »

Au cours des six dernières années, les ateliers d'Acting Out! – d'une durée d'un à quatre jours  ont accueilli plus de 500 élèves de la 7e à la 12e année de 8 écoles de la région du FHQTC, qui englobe 11 communautés regroupées autour de Fort Qu'Appelle, dans le Sud de la Saskatchewan.

Photo: Alex, Sarah et Jen participent à l'activité « S'appuyer les uns sur les autres », où il faut utiliser toute sa force tout en maintenant un synchronisme et un rythme constants. Photo fournie par Acting Out!

« Nous considérons les arts à la fois comme une méthode de recherche et une intervention de santé », mentionne Mme Episkenew. « C'est un format qui permet aux jeunes de raconter leur histoire et leur réalité, et nous croyons que le fait de raconter ces histoires et de réfléchir à eux-mêmes en relation avec les autres et la communauté constitue un moyen de bâtir une identité saine et solide. Pour nous, il s'agit vraiment d'un moyen d'aider les jeunes à développer leur force et leur résilience. »

Aujourd'hui, le programme inclut des ateliers d'art visuel et, à la demande de la communauté, se concentre sur la prévention du suicide en se servant des arts comme outil de promotion du bien-être.

Mme Schmidt convient que les programmes axés sur les arts peuvent stimuler l'imaginaire, mais c'est en s'exprimant par le théâtre et les arts visuels que des adolescents autochtones autrefois silencieux ont réussi à « laisser tomber leur masque ».

« J'ai vu des élèves devenir plus attentifs à leurs émotions et à leurs pensées et acquérir des outils pour changer leur trajectoire, dit-elle. Au lieu de croire que c'est ainsi que va la vie et qu'elle ne s'améliorera jamais, ils savent qu'ils ont des outils pour faire des changements. »

Le Centre de recherche sur la santé des Autochtones est un partenariat entre l'Université de Regina, l'Université des Premières Nations du Canada et l'Université de la Saskatchewan, soutenu financièrement par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC).

Guérison personnelle et communautaire par les arts

Jo-Ann Episkenew affirme que pour beaucoup de communautés des Premières Nations, les problèmes de santé mentale des adolescents sont étroitement liés à la santé socioculturelle générale.

Cela signifie que pour toucher à la racine des problèmes de santé mentale individuels, un processus de « décolonisation de l'imagination » doit s'opérer.

Photo: Jeunes participants et animateurs au campement artistique, août 2014. Photo fournie par Acting Out!

« Nous avons une vision holistique de la santé, selon laquelle les problèmes de santé des communautés autochtones s'inscrivent dans le contexte de la colonisation », explique Mme Episkenew, directrice du Centre de recherche sur la santé des Autochtones. « Les établissements coloniaux, comme les pensionnats, réglementaient les jeux, les émotions et l'imagination des enfants, et cette expérience a été transmise à la nouvelle génération. »

Le programme de recherche-action Acting Out! financé par les IRSC fruit d'une collaboration entre Jo-Ann Episkenew, Linda Goulet de l'Université des Premières Nations du Canada, Warren Linds de l'Université Concordia et les Services de santé du Conseil tribal File Hills Qu'Appelle (FHQTC)  a été utile à la fois pour l'avancement de la recherche et la guérison des adolescents.

« Les jeunes se suicident quand ils ont perdu tout espoir », souligne Mme Episkenew. « Si nous pouvons stimuler leur imagination, nous leur donnons une source d'espoir. Avant de pouvoir réaliser des possibilités, il faut être capable de les imaginer. »

Éducatrice en santé depuis peu retraitée du FHQTC, Karen Schmidt fait remarquer que l'expérience du théâtre et des arts visuels par l'entremise d'Acting Out! ouvre l'esprit des enfants aux questions fondamentales qui engendrent les problèmes de santé mentale répandus chez les jeunes, comme l'intimidation, l'abus de drogue et d'alcool, la violence et le suicide.

« Une fois entrés dans le vif du sujet, ils se mettent à parler d'identité, de culture, de dynamique familiale et d'environnement », précise Mme Schmidt. « C'est à ce stade que le processus de guérison mentale individuel d'un enfant peut vraiment s'amorcer. »

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