Les traces des traumatismes

Des chercheurs établissent des liens entre le suicide et la violence subie durant la petite enfance

1 juin 2015

Au milieu des années 2000, un chercheur canadien a montré que les expériences vécues par de jeunes rats pouvaient avoir des effets durables sur leur comportement. Le Dr Michael Meaney a constaté que les ratons affichaient des comportements anxieux lorsqu'ils étaient privés de soins maternels attentifs, et que ces comportements étaient associés à des changements dans l'activité génique. Ces résultats ont ouvert une nouvelle piste de recherche pour le Dr Gustavo Turecki, chercheur financé par les IRSC à l'Institut universitaire en santé mentale Douglas.

Le Dr Turecki s'est demandé s'il pourrait observer des résultats similaires chez l'humain. Sur des échantillons de tissus cérébraux obtenus de la Banque de cerveaux Douglas-Bell Canada, les Drs Turecki et Meaney ainsi qu'un troisième chercheur, le Dr Moshe Szyf, ont réussi à montrer pour la première fois que la violence subie durant l'enfance laissait des traces moléculaires dans le cerveau.

« L'expérience clinique nous révèle depuis longtemps que beaucoup de personnes ayant subi de la violence durant l'enfance peuvent avoir de la difficulté à gérer leurs émotions plus tard dans la vie », indique le Dr Turecki, qui dirige une équipe multidisciplinaire au Groupe McGill d'études sur le suicide (GMES). « En revanche, les mécanismes moléculaires qui mènent à des effets durables sur le comportement, y compris au suicide, sont encore mal connus. »

Le Dr Turecki contribue maintenant à élucider ces mécanismes dans le cadre de cette nouvelle discipline qu'est l'épigénétique.

« Nous sommes tous nés avec un code génétique immuable », explique le Dr Turecki. « L'épigénétique est la science qui étudie la régulation du génome, c'est-à-dire sa façon de s'adapter aux stimuli et de décider quels processus activer et désactiver. Les cellules du foie et du cerveau d'un individu partagent le même ADN, mais elles fonctionnent différemment parce que certains gènes sont actifs tandis que d'autres ne le sont pas. »

Il compare le code génétique à un livre contenant de nombreux chapitres pouvant être lus sélectivement. « Lorsque vous lisez le chapitre 10, cela ne veut pas dire qu'il n'y a rien d'écrit au chapitre 1. L'épigénétique détermine quelles pages sont ouvertes et à quels moments, et quelles phrases sont mises en évidence. »

En 2009, avec le financement des Instituts de recherche en santé du Canada, les Drs Turecki, Meaney et Szyf ont montré que les individus ayant subi de la violence durant l'enfance affichaient des marques épigénétiques différentes sur l'ADN au niveau de l'hippocampe, une partie du cerveau ayant un rôle dans la formation des souvenirs1.

« Le projet a suscité une grande fébrilité », se rappelle le Dr Naguib Mechawar, qui mettait sur pied son propre laboratoire au GMES à l'époque. « L'étude a été très médiatisée. »

Parallèlement à leur travail en laboratoire pour détecter les traces de violence dans le cerveau des victimes de suicide, les chercheurs ont procédé à des entretiens structurés avec les membres des familles afin de reconstituer le passé des victimes. La compréhension de l'ampleur et de la nature de la violence ou de la négligence aide les chercheurs à interpréter les changements moléculaires dans le cerveau.

« Depuis des années, les études épidémiologiques nous disent que les expériences négatives et la position sociale peuvent influer sur les taux de morbidité (maladie) et de mortalité », explique la Dre Stephanie Lloyd, anthropologue associée à l'équipe. « En fin de compte, la recherche [en épigénétique] vise à en finir avec le vieux débat qui oppose nature et culture pour faire place à une coproduction où la nature et la culture s'échangent constamment de l'information. »

Les conclusions de la fameuse étude de 2009 portaient sur une variante du récepteur NR3C1, qui joue un rôle dans la réponse du cerveau au stress. L'équipe du Dr Turecki a détecté moins de copies du récepteur dans le cerveau des victimes de suicide qui avaient subi de la violence durant l'enfance. Cela laisse supposer que les événements survenant à un jeune âge peuvent influer sur les gènes de façon à augmenter les risques de détresse émotionnelle plus tard dans la vie.

L'étude a corroboré les résultats de travaux antérieurs sur des animaux et a incité l'équipe à étendre ses recherches à tout le génome. En 2012, les chercheurs ont découvert que les traumatismes subis au début de la vie modifiaient la méthylation de l'ADN – un type de réaction chimique agissant sur la régulation des gènes – dans plusieurs gènes2.

Les faits à l'œuvre

Codirigée par les Drs Mechawar et Turecki, et essentielle aux recherches du GMES, la Banque de cerveaux Douglas-Bell Canada contient des échantillons provenant de milliers de cerveaux humains. Connue pour se spécialiser dans le suicide, cette banque distribue chaque année quelque 1 000 échantillons de tissus cérébraux à des chercheurs du Canada et du monde entier. Plus d'une vingtaine d'articles scientifiques découlant de la recherche sur ces tissus sont publiés annuellement.

Sans ces échantillons, le Dr Turecki et ses collègues ne pourraient étudier les changements épigénétiques dans les tissus cérébraux. La banque comporte toutefois certaines limites. Ainsi, par leurs recherches sur les rats, les Drs Meaney et Szyf ont montré que les expériences du début de la vie pouvaient façonner le cerveau, et que certains effets pouvaient même être inversés. Cependant, des études similaires ne sont pas possibles sur des humains. « On peut manipuler des animaux et les exposer à différentes conditions, explique le Dr Turecki, mais il est évidemment impossible d'exposer et soustraire des personnes à des situations de violence pour ensuite observer les différences. »

Un autre défi consiste à comprendre le cerveau des « victimes résilientes », c'est-à-dire celles qui ont été traumatisées durant l'enfance sans se suicider plus tard. La banque manque aussi d'échantillons témoins provenant de sujets ne souffrant pas de troubles neurologiques.

« Cela rend difficile d'examiner ces questions de manière aussi approfondie que nous le voudrions », note le Dr Mechawar. « Bien que nous soyons emballés par nos résultats, nous connaissons les limites de notre étude et nous essayons de ne pas généraliser nos conclusions. »

La Dre Lloyd souligne que le GMES reste prudent dans l'interprétation de ses conclusions. « Si nous affirmons que le suicide découle de la méthylation, cela réduit le suicide à une conséquence de la violence subie durant la petite enfance, ce que personne au GMES n'oserait prétendre, selon moi. »

La compréhension accrue des changements épigénétiques pourrait mener un jour à de meilleurs traitements et interventions pour les personnes à risque de suicide. D'ici là, le Dr Turecki s'efforce de maintenir un lien entre son travail en laboratoire et les besoins des personnes vivant avec la dépression. Au début de sa carrière, il a réalisé qu'il voulait combiner la recherche avec le travail de psychiatre.

« Si je n'avais pas de contact avec les patients, je devenais plus détaché des problèmes », fait-il valoir. « L'expérience clinique m'a aidé à développer mes connaissances et à générer des hypothèses. »

À l'Institut Douglas, il suit environ 250 patients qui lui arrivent souvent avec une dépression que les médecins de famille sont impuissants à traiter.

« Chaque personne possède sa propre histoire. On ne réussit pas toujours à aider les gens, mais quand on y arrive, c'est extrêmement gratifiant. C'est ce qui me motive à continuer. »

Notes en bas de page

Note en bas de page 1

McGowan, P.O., et coll. « Epigenetic regulation of the glucocorticoid receptor in human brain associates with childhood abuse », Nature Neuroscience, vol. 12, no 3, 2009, p. 342-348. doi : 10.1038/nn.2270.

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Note en bas de page 2

Labonté, B., et coll. « Genome-wide Epigenetic Regulation by Early-Life Trauma », Archives of General Psychiatry, vol. 69, no 7, 2012, p. 722-731. doi : 10.1001/archgenpsychiatry.2011.2287.

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