Prenez-vous trop de médicaments?

Les Canadiens âgés qui prennent de nombreux médicaments courent des risques de santé accrus

8 juillet 2015

La plupart des Canadiens âgés commencent leur journée en prenant au moins un médicament. En vieillissant, nos problèmes de santé se complexifient et notre armoire à pharmacie devient de plus en plus encombrée. Quels risques sont associés à la prise de multiples médicaments? Qui courent les plus grands dangers – les hommes ou les femmes? La Dre Cara Tannenbaum, directrice scientifique de l'Institut de la santé des femmes et des hommes des IRSC, parle de risques potentiels et de solutions envisageables.


Dre Cara Tannenbaum

Entrevue audio

Transcription

D : Ici David Coulombe pour les Nouvelles des IRSC. L'usage inadéquat de médicaments et les dépendances qui en découlent atteignent une ampleur préoccupante chez les personnes âgées au Canada. Comme c'est le cas chez les enfants, les patients âgés présentent des défis uniques en ce qui a trait à la prescription et à l'administration des médicaments, peu importe le milieu de soins. Pour discuter de l'utilisation inappropriée des médicaments chez les personnes âgées, je reçois la docteure Cara Tannenbaum qui est la directrice scientifique de l'Institut de la santé des femmes et des hommes des IRSC.

Dre Tannenbaum bonjour,

C : Bonjour

D : Dre Tannenbaum, quel est votre constat sur la qualité globale des soins pharmaceutiques qui sont offerts à notre population vieillissante?

C : La qualité globale des soins pharmaceutiques offerts à notre population vieillissante est excellente, mais on peut faire mieux. Il y a neuf personnes sur dix de soixante-cinq ans et plus qui prennent au moins un médicament, puis il y a la moitié qui en prennent cinq ou six chaque jour. Parfois, je vois en clinique des personnes qui prennent 23 médicaments par jour.

D : 23?

C : 23 médicaments! C'est important parce qu'il y a la question de la sécurité de prendre autant de médicaments, une question de qualité des soins et aussi la question des coûts selon moi. Dans une enquête nationale, la priorité des personnes de cinquante-cinq ans et plus était les effets secondaires de leurs médicaments.

D : Est-ce vrai que plus d'une fois sur cinq, quand une personne âgée est admise à l'hôpital, les médicaments y sont pour quelque chose?

C : Oui c'est vrai, absolument David. Parfois, ce n'est pas juste les effets secondaires des médicaments, mais les interactions entre les médicaments quand on prend plusieurs médicaments. Le terme pour prendre plusieurs médicaments en médecine est la polypharmacie. La poly, ça veut dire beaucoup et pharmacie veut dire médicament. Il faut toujours se questionner sur deux choses. Premièrement, est-ce que les médicaments qu'on prend vont bien ensemble? Deuxièmement, est-ce que ce sont toujours les meilleurs médicaments pour nous, étant donné les changements dans notre corps qui surviennent avec l'âge.

D : Quelles sont les conséquences de l'utilisation inappropriée des médicaments chez les personnes âgées?

C : Il y a beaucoup de conséquences. La plus sévère c'est la mortalité. Les benzodiazépines, ce sont les somnifères qu'on prend pour nous aider à dormir…

D : Et ça les personnes âgées en prennent beaucoup?

C : Elles en prennent beaucoup, particulièrement au Québec. Il faut dire que le taux de prise de somnifères au Québec est le plus haut de toutes les provinces. Ça peut être jusqu'à 30 pour cent de la population, et les femmes en prennent plus que les hommes. Bon, c'est sûr qu'on veut tous dormir et bien dormir et ne pas avoir d'anxiété, mais est-ce que ça vaut le risque de chute, est-ce que ça vaut le risque de confusion, est-ce que ça vaut le risque que ces médicaments vont causer des trous de mémoire. Le plus inquiétant, ce sont des études sorties récemment qui disent que ça augmente le risque de la maladie d'Alzheimer de 50 % et le risque de mortalité est deux fois plus élevé si on prend disons deux somnifères par semaine seulement pendant un an. Ouf, c'est inquiétant! Il y a aussi l'hypoglycémie si on est diabétique, notre taux de sucre dans le sang peut chuter, on peut avoir des étourdissements, on peut avoir beaucoup de complications alors oui, c'est très inquiétant pour moi.

D : Qui sont les plus à risque, les femmes ou les hommes?

C : Excellente question. Les femmes et les hommes métabolisent les médicaments différemment. On parlait tout à l'heure des somnifères, saviez-vous qu'aux États-Unis, ils ont changé la dose des somnifères pour les femmes parce qu'ils pensaient que la dose normale était plus haute et les niveaux sanguins étaient de 45 % fois plus élevés. Quand on conduisait avec ça dans notre sang, il y avait plus d'accidents automobiles chez les femmes. Ce n'est pas que les femmes ne savent pas conduire, c'est qu'on ne leur donne pas la bonne dose! Au Canada, on n'a pas encore de structures en place pour évaluer différents somnifères. Donc, si on parle de somnifères, c'est sûr que les femmes sont plus à risque, elles prennent plus de médicaments que les hommes, elles sont plus à risque aux effets secondaires et elles ont plus d'effets néfastes.

D : J'aimerais qu'on termine cet entretien, très intéressant en passant, avec un message d'espoir. Est-ce qu'il y a de l'espoir?

C : Absolument, il y a de l'espoir parce qu'on vit plus longtemps, on vit avec nos maladies chroniques. On ne meurt plus à l'âge de quarante ans. C'est sûr qu'il faut avoir des traitements pour nos maladies chroniques et nos symptômes, mais il y a des options. On peut par exemple utiliser les traitements non pharmacologiques, c'est-à-dire les traitements d'éducation, de méditation, on appelle ça le « mindfullness » en anglais, pour nous aider à dormir. Ça ne va pas être si simple que prendre une pilule, mais il y a des options.

D : Merci.

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