Réduire les risques d'agression sexuelle

Charlene Senn, Ph.D., assise avec des animateurs de programme à Windsor (Ontario). De gauche à droite : Rochelle Palmer, Rochelle Stevenson, Jocelyn Nakita et Charlene Senn.

Découvrez comment un programme de formation de 12 heures permet de réduire le risque d'agression sexuelle et d'augmenter le sentiment de confiance chez les jeunes femmes.

17 septembre 2015

Charlene Senn, Ph.D., planchait sur la mise au point d'un programme de résistance aux agressions sexuelles chez les étudiantes bien avant que les agressions commises sur les campus fassent la une des journaux. En 2003, Mme Senn est inspirée par un article rédigé par deux chercheuses américaines qui résumait précisément ce que le monde universitaire savait alors sur la formation offerte aux femmes dans le but de prévenir le viol, mais elle découvre que les pierres angulaires de la résistance (décrites par ces chercheuses) n'avaient jamais été combinées en un seul et même programme. Déterminée à rectifier le tir, elle passe les années suivantes à tester et à raffiner son approche pour créer l'« Enhanced Assess, Acknowledge, Act (EAAA) Sexual Assault Resistance Program » (programme amélioré de résistance aux agressions sexuelles fondé sur l'évaluation de la situation, la reconnaissance du danger et l'action).

Selon certains experts, une femme sur quatre sera victime d'agression sexuelle au cours de ses quatre années d'études universitaires, estimation qui nourrit l'intérêt du public pour les stratégies et les outils qui permettront d'éradiquer ce type de violence sexuelle. Malheureusement, la plupart des programmes mis en place dans les établissements postsecondaires n'ont pas fait l'objet d'une évaluation officielle ou se sont tout simplement révélés inefficaces, ce qui n'est pas le cas du programme EAAA. En 2011, grâce au financement des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), l'efficacité de ce programme a été éprouvée dans le cadre d'une étude où des étudiantes de première année ont été recrutées dans trois universités du Canada. Ces étudiantes ont soit suivi le programme EAAA, soit reçu une brochure standard sur les agressions sexuelles (approche adoptée dans de nombreuses universités). Pour comparer les effets de ces interventions, les participantes des deux groupes ont répondu à un questionnaire de suivi dont les résultats stupéfiants ont permis de conclure que la participation au programme EAAA avait presque réduit la fréquence du viol de moitié. Plus précisément, 5,2 % des participantes au programme EAAA ont affirmé avoir été victimes de viol au cours de l'année suivant la formation, comparativement à 9,8 % des femmes qui ont reçu une brochure. De plus, la fréquence des tentatives de viol a été réduite de près des deux tiers chez les participantes au programme. (Charlene Senn et son équipe ont ensuite offert le programme EAAA à toutes les femmes du groupe qui avait reçu une brochure.)

Photo: Charlene Senn, Ph.D., en compagnie de tous les membres de l'équipe de recherche. Rangée arrière (debout) : Misha Eliasziw (cochercheuse, Université de Calgary), Wilfreda Thurston (cochercheuse, Université de Calgary), Ian Newby-Clark (cochercheur, Université de Guelph), Paula Barata (cochercheuse, Université de Guelph) et Lorraine Radtke (cochercheuse, Université de Calgary). Première rangée (assises) : Charlene Senn (chercheuse principale désignée, Université de Windsor) et Karen Hobden (gestionnaire des essais).

Alors, qu'est-ce qui distingue ce programme des autres? Bien qu'elle ne fasse pas l'unanimité, une des caractéristiques dignes d'intérêt de ce programme est son approche centrée sur la femme.

« Nous voulons armer les femmes des connaissances les plus pertinentes dont nous disposons », affirme Charlene Senn, professeure au Département de psychologie et au Département d'études féministes et d'études de genre de l'Université de Windsor. Elle insiste sur la nécessité d'offrir aux femmes les outils dont elles ont besoin pour faire front à la culture et aux risques qui prévalent. Dans dix ans, quand nous disposerons d'un éventail d'approches pour favoriser le changement social, la nécessité des programmes de résistance aux agressions sexuelles sera peut-être grandement réduite. Comme la plupart des gens, Charlene Senn espère que ce jour arrivera bientôt, mais elle refuse d'être passive : « Attendre patiemment que les choses changent n'aidera en rien les femmes d'aujourd'hui. »

Une autre caractéristique unique de ce programme est son fondement. En effet, le programme table sur des données tirées de dizaines d'années de recherche pour offrir une formation exhaustive aux participantes. La formation, conçue pour de petits groupes (de 5 à 20 participantes), est divisée en 4 blocs de 3 heures. Chaque séance de formation en petit groupe est donnée par deux animatrices professionnelles qui présentent les composantes clés du programme aux participantes :

  1. Évaluation de la situation : Les femmes sont nombreuses à craindre les étrangers qui rôdent dans les stationnements ou se cachent dans les buissons, mais dans les faits, au moins 80 % des agressions sexuelles sont commises par des hommes que les victimes connaissent, par exemple un ami, un collègue de classe, une connaissance ou même un partenaire. Cette séance aide les femmes à déceler les risques et à mettre au point des stratégies de résolution de problèmes.
  2. Reconnaissance du danger : Cette séance poursuit la réflexion amorcée à la séance précédente en vue de surmonter les obstacles psychologiques et de reconnaître les situations où une connaissance devient dangereuse.
  3. Action : Cette séance porte sur un éventail de stratégies de résistance et inclut même deux heures d'autodéfense, selon une technique inspirée du wendo.
  4. Sexualité et relations : Selon certaines données de recherche, les jeunes femmes ne savent pas trop si elles peuvent refuser certains actes sexuels tout en acceptant certains autres. Cette séance est l'occasion pour les participantes de réfléchir à leurs désirs et met l'accent sur leur droit absolu à fixer leurs propres limites.

Les participantes à l'étude ont trouvé le programme utile et captivant, comme en témoigne le taux de participation élevé à toutes les séances.

« Les animatrices voulaient connaître notre opinion », explique Lindsey Boyes, étudiante en quatrième année à l'Université de Calgary qui a participé au programme au cours de la première année de ses études. « Nous étions très à l'aise dans le groupe. Dès la deuxième ou la troisième séance, nous avons commencé à nous ouvrir à propos de nos propres expériences. »

Créer un espace où les femmes se sentent en sécurité fait partie du protocole du programme. Les séances de la formation comprennent des exercices de remue-méninges, des vidéos et beaucoup de discussions ouvertes sur des sujets allant de la coercition – y compris la pression verbale constante exercée par l'agresseur dans le but d'avoir des relations sexuelles – au sentiment de confiance de la participante. Malgré la formation rigoureuse des animatrices et le fondement scientifique du programme, certains reprochent à Charlene Senn de mettre l'accent sur les éventuelles victimes d'agression sexuelle plutôt que sur les agresseurs, en prétextant que cette approche encourage la « condamnation de la victime » (notion selon laquelle la victime est responsable de l'agression). Or, la formation aborde précisément les mythes selon lesquels les victimes de viol sont responsables de leur sort. En fait, les résultats de l'étude de Charlene Senn révèlent qu'à la fin de la formation, les participantes sont moins susceptibles d'adhérer à de tels mythes.

« La formation ne favorisait pas la condamnation de la victime, au contraire », insiste Mme Boyes. Quand celle-ci a révélé à son groupe qu'elle avait été agressée sexuellement par un collègue de classe à l'âge de 16 ans, les animatrices et les participantes l'ont rassurée quant au fait qu'elle n'avait rien à se reprocher. « Je n'avais jamais réellement entendu ce discours-là », affirme-t-elle. « Je me suis sentie toute légère, comme si un poids avait été retiré de mes épaules. »

Quoi qu'il en soit, Charlene Senn doit régulièrement se justifier de ne pas avoir conçu un programme axé sur les étudiants de sexe masculin pour atteindre les éventuels agresseurs sexuels et s'attaquer à la cause du problème.

« Les recherches réalisées sur le comportement des hommes révèlent que les programmes offerts aux étudiants universitaires ne sont pas efficaces », explique-t-elle. « Nous devons commencer beaucoup plus tôt. Les données dont nous disposons indiquent maintenant que c'est en sixième ou en septième année que les garçons doivent être exposés à ce type de programme. »

Mme Boyes est parfaitement d'accord avec cet argument. Elle considère même que le programme EAAA devrait être offert beaucoup plus tôt : « Plus on apprend tôt, mieux c'est! » Charlene Senn a déjà adapté son programme pour les élèves du secondaire, mais le sujet, et surtout le volet Sexualité et relations, passe parfois difficilement auprès des parents et de l'administration.

« Le volet Sexualité et relations de la formation est essentiel », insiste Rochelle Stevenson, étudiante au doctorat en sociologie et justice sociale à l'Université de Windsor, qui estime s'être adressée à environ 150 étudiantes à titre d'animatrice dans le cadre de ce programme. Elle affirme même que la formation ne serait jamais aussi efficace sans ce volet en raison de l'occasion qu'il donne aux participantes de définir leur propre zone de confort. « Nous voulons vivre des relations saines, peu importe ce que cela veut dire pour chacune d'entre nous », précise-t-elle en ajoutant au passage que ce volet est celui qu'elle préfère présenter. « Les participantes trouvent vraiment leur voix et s'expriment sur leur autonomisation. »

Le terme « autonomisation », ou « empowerment » en anglais, revient souvent quand on parle du programme. Étant donné le succès de la formation, Charlene Senn et son équipe cherchent actuellement des moyens d'offrir le programme dans les universités et les collèges partout au Canada. En outre, elle collabore avec Anne Forrest, Ph.D., directrice des études féministes à l'Université de Windsor, à la création d'une formation visant autant les étudiants que les étudiantes à l'intention des témoins de situations associées à un risque d'agression sexuelle. Cette formation, qui apprend aux participants à reconnaître ces situations et à intervenir de façon sécuritaire pour éviter une agression sexuelle, est un autre pas vers l'éradication de la violence sexuelle.

« Aucune mesure isolée ne sera suffisante », affirme Charlene Senn. « Nous devons faire en sorte que tout le monde se sente concerné. »

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