Parlez-vous français?

Comment la recherche contribue à améliorer la prestation des services de santé en français en milieu francophone minoritaire

6 novembre 2015

Directeur scientifique de l’Institut de recherche de l’Hôpital Montfort, le Dr Denis Prud’homme préside le Groupe de travail sur les communautés francophones de l’Ontario composé de chercheurs, de professionnels de la santé, de patients et de représentants d’organismes communautaires. Son objectif? Mieux documenter les disparités en matière de prestation de services de soins de santé en français pour développer de meilleures stratégies et répondre plus efficacement aux besoins des francophones en Ontario.

« J’obtiens un rendez-vous pour un examen de mon fils au centre hospitalier pour enfants. Le médecin spécialisé ne parle pas français, mais son infirmière oui », raconte une mère franco-ontarienne dont le fils a été agressé par son père et qui préfère garder l’anonymat. « Mon fils était à l’aise avec elle. Quand ça se passe dans sa langue, il est plus calme, plus ouvert et apte à parler. »

Dr Denis Prud’homme
Directeur scientifique, Institut de recherche de l’Hôpital Montfort

Le témoignage de cette mère, qui s’est battue afin d’obtenir des services sociaux, de justice et de santé en français pour son garçonNote en bas de page 1, démontre bien l’importance pour un patient, peu importe son âge, de pouvoir communiquer avec les professionnels de la santé dans sa langue maternelle, encore plus lorsque l’aspect émotif entre en jeu ou lorsque le temps est un facteur de risque.

À la barrière que représente souvent le vocabulaire médical et à l’inquiétude quant à l’état de santé s’ajoute une barrière linguistique parfois lourde de conséquences pour les patients qui ne peuvent pas ou ont de la difficulté à communiquer avec le médecin parce qu’il ne partage pas la même langue. Il n’y a qu’à penser aux complications qui peuvent survenir lorsque le patient ne comprend pas bien les questions du clinicien, l’information transmise concernant les options de traitement ou la difficulté à se faire comprendre qui peut aller jusqu’à mettre en péril la vie des patients en situation d’urgence.

À ce jour, 232 organismes de santé dans la province, incluant des hôpitaux, ont été désignés pour offrir tous leurs services ou une partie de leurs services en français en vertu de la Loi sur les services en français de l’Ontario. Pourtant, seulement 20 % des adultes francophones de l’Ontario disent utiliser le français lors de la fréquentation d’un « autre endroit » que le bureau d’un médecin de famille pour des soins de santéNote en bas de page 2.

Extrait audio – Sur la prestation des services de santé au Canada tiré de l’entrevue avec Dr Prud’homme

Transcript

Dr Denis Prud’homme : Une fois qu’on a un problème de santé, les professionnels de la santé on n’est pas toujours bons à bien vulgariser les concepts. On utilise beaucoup de langage scientifique médical dans nos interventions, donc il y a déjà une difficulté pour les patients. Pour les patients francophones, c’est plus difficile. En plus, ce n’est pas leur première langue, puis souvent, les francophones sont gênés, ils préfèrent ne pas demander le service en français pour toutes sortes de raison, de peur d’être obligés d’attendre plus longtemps, de ne pas avoir accès aux meilleurs spécialistes.

C’est dans le but de mieux cerner la problématique pour mieux adapter les stratégies en matière de prestation de services en français dans la province que le Dr Denis Prud’homme, vice-président associé à la recherche et directeur scientifique de l’Institut de recherche de l’Hôpital Montfort (IRHM), a mis sur pied un groupe de travail sur les communautés francophones de l’Ontario. Appuyé par l’Unité de soutien de l’Ontario créée dans le cadre de la Stratégie de recherche axée sur le patient, une initiative cofinancée par les IRSC et le gouvernement provincial, ce groupe de travail soutiendra les chercheurs en santé pour qu’ils répondent à des questions importantes en matière d’équité et d’accessibilité et qu’ils proposent des solutions.

« Il y a un manque flagrant de données sur la variable linguistique et ses impacts potentiels, par exemple sur la question de la compréhension des choix de traitements lorsque l’accessibilité aux soins de santé en français fait défaut, explique le Dr Prud’homme. Il y a des anecdotes, il y a des cas, mais on n’a pas suffisamment de données probantes sur lesquelles se fier pour établir des priorités et des stratégies afin de répondre aux besoins des francophones. » Or, souligne le Dr Prud’homme, créer des connaissances et des données objectives reste difficile parce que la capacité de recherche clinique est encore peu développée. « Dans les milieux francophones, il n’y a pas de masse critique. Il faut renforcer la capacité de recherche. Même ici, à Montfort, beaucoup reste à bâtir. »

Extrait audio – Sur les barrières linguistiques tiré de l’entrevue avec Dr Prud’homme

Transcript

Dr Denis Prud’homme : Quel type d’information qui est retenue par le patient qui a été vu par un clinicien anglophone et vice-versa? Qu’elle est l’information qui a été prélevée par le médecin anglophone auprès d’un patient francophone? En quoi cette information a été bonifiée si le patient avait vu un clinicien dans sa langue par exemple? C’est une étude simple, mais on ne connait pas ça encore de façon claire. On dit que la langue est une limitation, mais il faudrait l’objectiver, il faudrait le documenter. Il y a des anecdotes, il y a des cas, mais il faut effectivement des données probantes sur cet élément.

Ancien doyen de la Faculté des sciences de la santé de l’Université d’Ottawa, où la majorité des programmes sont bilingues ou francophones, le Dr Prud’homme connaît bien la problématique de l’accessibilité des soins de santé en français. C’est en partie en raison de sa fibre francophone qu’il a décidé de prendre la direction scientifique de l’Institut de recherche de l’Hôpital Montfort, créé en 2012 en vue d’améliorer la santé de la population, particulièrement des communautés francophones.

On dit souvent de lui qu’il est un missionnaire, ce à quoi il répond que son objectif n’est pas de demander la même offre de services partout, mais d’être créatif et novateur, et de développer des stratégies qui feront en sorte qu’un francophone puisse avoir accès aux services de santé dans sa langue lorsqu’il en a besoin.

« Bien que le français et l’anglais aient un statut d’égalité juridique selon la Constitution canadienne, il y a lieu de s’interroger sur leur égalité dans le domaine de la santé […] Nos recherches permettent de mettre en évidence des disparités sociales et de santé qui peuvent être attribuées au fait minoritaire. »

Dre Louise Bouchard, Institut de recherche sur la santé des populations et Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université d’Ottawa

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