Comprendre et traiter les troubles de l'alimentation

Les troubles de l'alimentation sont des affections graves – et étonnamment communes –, mais il est possible de s'en remettre. Quel est le rôle de la recherche à cet égard?

3 décembre 2015

En rentrant du travail il y a plusieurs années, Techiya Loewen se demandait ce qu'elle ferait si elle trouvait Rachel, son adolescente, morte à son arrivée. Elle songeait souvent à cette possibilité en s'approchant de chez elle. Depuis près de quatre ans, soit depuis que Rachel avait développé une grave phobie de la nourriture, la famille vivait un véritable enfer.

« C'était sans espoir », se rappelle Techiya. « Rachel a pensé au suicide si souvent que ce dénouement semblait inévitable. Elle ne pouvait pas étudier. Elle ne pouvait pas se concentrer, même quand son poids était acceptable. »

Même si à une certaine période Rachel ne consommait que 500 calories tous les deux jours, c'était difficile pour sa famille de la faire traiter. Rachel ne présentait pas une forme « classique » d'anorexie. Comme elle n'était pas aux prises avec des problèmes d'image corporelle, les services de son programme local de traitement des troubles de l'alimentation lui ont été refusés lorsqu'elle avait 12 ans. Peu après, lorsque son poids est tombé à 35 kg, elle a été admise au programme de réalimentation à l'Hôpital McMaster pour enfants, à Hamilton (Ontario). Anorexie, anxiété et trouble obsessionnel-compulsif ont alors été diagnostiqués.


Rachel Loewen, guérie de l’anorexie, enlace sa mère, Techiya Loewen.
Photo de Peter Lee. Reproduite avec la permission de The Record (région de Waterloo).

« Quand j'y repense, je sais que, logiquement, cela n'a aucun sens, explique Rachel, mais j'étais fortement suicidaire parce que l'idée de mourir me faisait moins peur que celle de manger. »

Bien que l'histoire de Rachel puisse sembler unique, jusqu'à 990 000 Canadiens souffrent de troubles de l'alimentationNote en bas de page 1. Environ 80 % des personnes atteintes sont de sexe féminin, et la maladie peut être fort complexe.

« Les chances sont minces qu'une personne présente un trouble de l'alimentation simple », affirme la Dre Jennifer Couturier, codirectrice médicale du Programme de troubles alimentaires pédiatriques à l'Hôpital McMaster pour enfants. « Le trouble s'accompagne souvent d'autres problèmes, notamment l'anxiété et la dépression, et peut même devenir un mécanisme d'adaptation chez certains enfants. »

Cette complexité faisait partie de l'expérience de Laura MartinNote en bas de page *, dont les troubles de l'alimentation sont apparus lorsqu'elle avait 17 ans et l'ont poursuivie jusque dans la vingtaine. En plus de se gaver et de se purger, elle restreignait souvent sa prise alimentaire, essayant de toujours dépasser le nombre d'heures qu'elle pouvait passer sans manger. Son comportement la valorisait, elle en tirait un « sentiment de contrôle », mais d'autres fois elle voulait simplement se punir (ou punir son corps qui « refusait de coopérer »).

« Je ne me souviens pas où cela a commencé exactement, mais j'ai commencé à associer “grosse” à “stupide”, “paresseuse” et “bonne à rien” », explique Laura. « C'était renforcé partout, en plus. De la façon dont les gens parlaient les uns des autres aux canons de beauté ridicules dans les magazines, le message était clair : grosse = mauvaise. »

À mesure que son trouble s'aggravait, sa perception d'elle-même s'assombrissait. « Si ça n'allait pas aussi bien que je voulais dans mes travaux à l'école, ou si je disais la mauvaise chose dans une situation sociale – ce qui se produisait souvent, à mon avis –, là je me trouvais carrément stupide. Et donc grosse et bonne à rien », ajoute­-t-elle en soupirant. « Cela semble si ridicule maintenant, mais à l'époque, j'avais juste ces idées en tête. C'est à peine s'il restait de la place pour autre chose. »

Pourtant, le rétablissement est possible. Des pratiques thérapeutiques prometteuses, comme la thérapie familiale, aident des gens d'un bout à l'autre du pays. Dans la thérapie familiale, offerte en soins ambulatoires, les parents sont mis à contribution dans le processus thérapeutique et trouvent des façons d'interrompre le comportement lié au trouble de l'alimentation. (Dans les cas d'anorexie, l'accent est aussi mis sur la réalimentation et la reprise du poids.) Bien que tous les patients ne soient pas des candidats idéals, la recherche a révélé que la thérapie familiale donne de meilleurs résultats à long terme que le traitement individuel.              

Vu l'efficacité potentielle de la thérapie familiale, la Dre Couturier voulait explorer la meilleure façon d'en assurer l'accessibilité dans les centres de traitement à la grandeur de l'Ontario. Avec l'aide financière des Instituts de recherche en santé au Canada (IRSC), elle et son équipe ont recruté quatre centres – sur les vingt-deux de la province – afin de découvrir les obstacles à la mise en œuvre de la thérapie familiale, « de façon fidèle au guide de traitement », à ces centres.

« Nous voulions montrer que le traitement pouvait être mis en œuvre dans la collectivité », explique-t-elle. Bien que la chercheuse soit encore en train de recueillir les résultats finals, le succès de la mise en œuvre (environ 80 %) montre que des traitements fondés sur des données probantes comme la thérapie familiale peuvent être offerts en différents lieux, avec la bonne formation et les bonnes ressources.

Pour les patients, il peut quand même être difficile d'avoir accès aux bons services et aux bons traitements. Le Dr Rick Audas, professeur agrégé de statistique et d'économie de la santé à l'Université Memorial de Terre-Neuve, dirige une équipe de recherche financée par les IRSC qui examine les services de santé mentale pour les enfants et les adolescents au Canada atlantique. Cette équipe s'intéresse entre autres aux troubles de l'alimentation.

« Ce n'est pas comme un diagnostic de cancer, où l'on passe par une gamme d'options », explique le Dr Audas. « L'accès aux services pour ces problèmes n'est pas “linéaire”. Et il est important de documenter les défis auxquels font face les familles pour assurer la santé de leurs enfants. Nous voulons mettre en lumière ces inégalités. »

Ce faisant, le Dr Audas et son équipe aideront à mettre le doigt sur les types de services nécessaires pour les soins de santé mentale. Jusqu'ici, l'étude a démontré que c'est pour ainsi dire tout ou rien en fait de services spécialisés pour les troubles de l'alimentation, en particulier à Terre-Neuve-et-Labrador. « Il n'y a pas assez d'options pour les patients qui ne sont pas suffisamment malades pour les services ambulatoires limités ou l'hospitalisation », souligne le Dr Audas. « Les gens se mettent donc à la recherche de soins privés, et nous craignons qu'ils ne puissent trouver de l'aide parce qu'ils n'en ont pas les moyens. » 

Le chemin de la guérison peut être long, mais la recherche sur les meilleurs services et les meilleurs traitements à offrir aux personnes qui présentent des troubles de l'alimentation aidera un plus grand nombre d'entre elles à recouvrer la santé. « Ça n'a pas l'air d'un combat tant qu'on n'essaie pas de s'en sortir, en vain », confie Laura. « Des années plus tard, l'effet du stress ou autre chose peut encore servir de déclencheur, si bien qu'il est rassurant de savoir qu'il existe de l'aide quelque part. »

L'avenir de Rachel, qui a aujourd'hui 19 ans et commence l'université, s'annonce brillant. « Au cours de la dernière année, j'ai été vraiment bien », se réjouit-elle. « Je poursuis mes rêves, et j'ai tous les outils dont j'ai besoin pour réussir. »

Types de troubles de l'alimentation

  • Anorexie mentale : Caractérisée par une restriction alimentaire excessive et une peur intense de prendre du poids. La perte de poids extrême découlant d'une anorexie non traitée peut souvent mettre la vie en danger. La personne atteinte peut considérer la restriction alimentaire comme un signe de maîtrise et de contrôle, si bien que ce comportement peut ainsi devenir obsessif (presque comme une dépendance).
  • Boulimie : Ce trouble de l'alimentation consiste en épisodes de frénésie alimentaire suivis de purges, les moyens pris à cette fin pouvant inclure les vomissements provoqués, la prise de laxatifs ou l'exercice excessif. Comme dans le cas de l'anorexie mentale, la personne atteinte peut avoir une peur intense de prendre du poids ou un désir obsessif d'en perdre.
  • Hyperphagie boulimique : Caractérisée par des épisodes récurrents de prise de nourriture anormalement abondante au cours d'un laps de temps précis (par exemple, se gaver pendant deux heures). Ce trouble de l'alimentation ne s'accompagne pas de purges après le gavage. La personne atteinte peut ressentir une perte complète de contrôle sur sa prise de nourriture et éprouver des sentiments de culpabilité, de honte et de dégoût. Avec le temps, se gaver peut devenir compulsif.

Conseils aux familles

  • Favoriser un mode de vie sain où tous les types aliments ont leur place, y compris les desserts, et insister sur le fait que tous les aliments sont acceptables, avec modération.
  • Encourager la discussion et la pensée critique sur les façons dont les différents types corporels sont représentés dans les médias.
  • Enseigner l'acceptation de son corps. Pour les parents, cela peut consister à être un modèle de rôle, c'est-à-dire ne pas trop s'autocritiquer ou éviter de critiquer l'apparence des autres.
  • Parlez de façons saines de composer avec le stress et les relations.
  • Obtenir de l'aide. En cas de problème, parler à son médecin de famille ou prestataire de services local.

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