Les jeunes et la santé mentale: concevoir un avenir meilleur
Un projet de recherche vise à améliorer les soins pour les Canadiens âgés de 11 à 25 ans

Hannah Battiste (à droite) avec Jeannine Paul, une t‎ravailleuse auprès des jeunes de Santé mentale Eskasoni‎.

Il est tout naturel de se regarder dans le miroir et de ne pas aimer l'image qu'il renvoie, à l'occasion.  Mais pour Hannah Battiste, 18 ans, il y eut une époque où elle n'arrivait pas à contempler sa réflexion tant c'était bouleversant pour elle. « J'étais le genre de fille qui ne se maquillait pas, je portais les vêtements de mon frère, je suis de taille forte, alors les autres jeunes se moquaient de moi, » raconte-t-elle. « Ça durait depuis si longtemps que j'ai commencé à croire ce qu'ils disaient. »

À l'intimidation s'ajoutaient des problèmes liés à la perte de plusieurs proches et à une enfance difficile sur la réserve micmaque d'Eskasoni, en Nouvelle-Écosse. Hannah se sentait impuissante face aux pensées négatives qui se bousculaient de plus en plus dans sa tête. Alors qu'elle s'enfonçait dans la spirale de la dépression, l'adolescente a tenté plus d'une vingtaine de fois de s'enlever la vie.   

Des rencontres régulières avec une conseillère ont cependant graduellement contribué à soulager sa détresse. Les séances avaient lieu au Centre ressources jeunesse que la bande a établi en 2009 après une vague de suicide chez des jeunes de la communauté. Le frère d'Hannah était du nombre. Grâce à l'écriture de poésie, aux antidépresseurs et au soutien qui lui est toujours offert au centre, elle affirme avoir désormais un regard plus positif. « J'ai une bonne vie, tellement plus de confiance en moi maintenant, » dit-elle fièrement.

Guichet unique exempt de stigmatisation

Les services fournis par l'établissement sont novateurs parce qu'ils ont été créés spécifiquement pour les jeunes et « regroupés avec les activités sportives et récréatives, » précise Hannah. Encore aujourd'hui, de nombreux jeunes sont gênés de demander de l'aide « alors si une personne est en crise à un événement communautaire, elle peut consulter un professionnel de la santé mentale discrètement. »

Certains des principes qui guident la démarche de la communauté d'Eskasoni sous-tendent aussi l'ambitieux réseau de recherche national ACCESS Esprits ouverts financé par les Instituts de recherche en santé du Canada et la Fondation Graham Boeckh, sous la Stratégie de recherche axée sur le patient (SRAP) du Canada. Son objectif est de transformer les soins de santé mentale pour que les enfants, les adolescents et les jeunes adultes âgés de 11 à 25 ans aient rapidement accès à des services communautaires qui ont fait leurs preuves, dans un cadre exempt de stigmatisation.

La clé : l'intervention précoce

Dr Ashok Malla

Selon la Commission de la santé mentale du Canada, près du quart des jeunes Canadiens de 9 à 19 ans éprouvaient des troubles de santé mentale en 2011. Cela dit, on estime que seulement 20 à 25 % des jeunes recevront l'aide nécessaire. « Le système ne fonctionne pas pour le groupe d'âge que nous visons, » explique le chercheur principal, le Dr Ashok Malla de l'Institut universitaire en santé mentale Douglas. « Les services sont présentement organisés pour répondre aux besoins des jeunes enfants ou des adultes, » ajoute le professeur et Chaire de recherche du Canada pour l'étude des premiers stades de la psychose à l'Université McGill.

Pour combler ces lacunes du système, l'équipe du Dr Malla s'affaire à développer et à étudier un modèle de soins sur 12 sites — incluant des communautés autochtones, dont la réserve d'Eskasoni — dans six provinces et un territoire. Les recherches sont menées en collaboration avec les parties prenantes, dont les jeunes, les familles, les prestataires de services et les décideurs politiques.

La stratégie d'ACCESS Esprits ouverts est de modifier en profondeur la façon dont les services sont fournis et de les adapter aux réalités locales, afin que les jeunes soient évalués et traités dans des délais très courts. À cette fin, le projet se servira de ressources existantes et en ajoutera au besoin. Il a été prouvé scientifiquement que l'intervention précoce produit « de très bons résultats chez les jeunes atteints d'une maladie mentale grave, telle qu'un premier épisode de psychose », dit le Dr Malla. « Les chercheurs croient que le temps est venu d'étendre cette approche à d'autres problèmes de santé mentale. »

Dans le contexte du projet, cela signifie qu'à chaque site, un clinicien spécialement formé :

  • Évaluera les jeunes qui demandent de l'aide, sans référence médicale, en moins de 72 heures;
  • Les dirigera vers les services appropriés;
  • Effectuera un suivi si nécessaire et;
  • S'assurera leur traitement n'est pas interrompu par le transfert à un autre service. s'ils requièrent des soins passé l'âge de 18 ans.

Pour des communautés en santé

Des membres du Conseil consultatif jeunesse du site de Chatham-Kent réfléchissent à ce que le projet signifie pour eux.

L'espoir est de donner de meilleures chances de réussite dans la vie à des jeunes comme Vincent SmithNote en bas de page *, 25 ans, qui souffre de schizophrénie. Après s'être gravement mutilé lors d'un épisode psychotique en 2014, le jeune montréalais a été contraint par la justice de suivre un traitement d'une durée de trois ans dans une maison de rétablissement. « On prend bien soin de lui maintenant, mais il coûte une fortune à l'État, » dit sa mère HelenNote en bas de page *, qui croit que la situation aurait pu être évitée.

Vincent a longtemps été sous les soins d'un psychiatre pour un trouble du déficit de l'attention, mais Helen dit que le médecin a refusé de le voir lorsqu'il a atteint l'âge adulte. Et elle affirme que « personne n'a fait de suivi » en 2011 après que son fils a reçu son congé de l'hôpital, au lendemain de son premier épisode psychotique.

Si les troubles de santé mentale ne sont pas traités, ils peuvent non seulement hypothéquer l'avenir d'une jeune personne, mais aussi avoir un lourd impact émotionnel et financier sur la famille. Les conséquences ne sont sans doute nulle part aussi apparentes que dans les communautés autochtones. Adolescent, Clifford Ballantyne s'est vu forcé de quitter la réserve de la Nation crie de Sturgeon Lake pour réussir à gérer son anxiété et sa dépression. « À cause des pensionnats autochtones, du génocide culturel et d'autres problèmes de longue date, ma communauté souffre beaucoup », explique le jeune homme de 25 ans, membre du Conseil jeunesse d'ACCESS. « Cette souffrance a été transmise de génération en génération parce que les gens ne sont pas capables de surmonter ces difficultés. Si on commençait à offrir de l'aide à un plus jeune âge, nous pourrions rebâtir la communauté. »

Le Dr Malla souligne que la façon de faire d'ACCESS Esprits ouverts « ne résoudra pas tous les problèmes pour tout le monde », mais les chercheurs entendent démontrer que les changements proposés pourraient avoir de profondes répercussions positives. Le projet de recherche fournira des preuves concrètes de l'efficacité de certaines mesures selon divers contextes. Les décideurs fédéraux/provinciaux/territoriaux seront ainsi capables de faire des choix éclairés pour créer des services intégrés destinés aux jeunes qui ont besoin de soins de santé mentale appropriés et adéquats.

Sites de recherche et de démonstration ACCESS Esprits ouverts

  • Ulukhaktok, la région désignée des Inuvialuit (T.N.-O.)
  • Edmonton (Alb.)
  • Université de l'Alberta, Edmonton (Alb.)
  • La Première Nation de Sturgeon Lake  (Sask.)
  • Chatham-Kent (Ont.)
  • Puvirnituq, Nunavik (Qc)
  • Mistissini (Qc)
  • Dorval-Lachine-LaSalle (Qc)
  • Parc-Extension (Qc)
  • RIPAJ-Montréal: Réseau d'intervention de proximité auprès des jeunes de la rue (Qc)
  • La province du Nouveau-Brunswick
  • La Première Nation Eskasoni (N.-É.)